• Candice Nguyen dans des matins au bord de la mer, vase communicant de mars

     

    Ce jour, échange (mis en place BRUTALEMENT un dimanche matin) entre Candice Nguyen de THE ONE SHOT MI et ce blog.

    Une BRUTALITÉ toute relative (en forme de clin d'oeil) qui tient plutôt du spontané, de l'élan et du troisième degré (au moins lui), mais ne nous a pas empêché de prendre sérieusement à coeur cet échange.

    Nous sommes toutes les deux parties d'un texte de Rilke visible ICI .

     

     

     

       des matins au bord de la mer

    journal du rat


    J'ai cent treize ans. Ou peut-être quatre-vingts sept. Soixante treize, cinquante deux, trente huit. Je  sais plus. Peut-être pareil. Je sais plus où j'ai arrêté de compter. Quelque part entre loin dans le temps et juste hier, quelque part entre là-bas et ici, cette digue sur laquelle je viens me poser chaque matin, mes matins au bord de la mer. Blanc. Et le vent dans les robes en coton qui se soulèvent comme le ressac des pointes rocheuses, ah qu'on est bien, ah que j'ai la paix aujourd'hui ! Les regards ne se posent plus sur moi maintenant qu'on me prend pour une vieille folle qui baragouine bizarrement et qu'a plus toute sa tête. Mais c'est pas comme si j'étais sourde ou aveugle pour de vrai. Je fais mine pour qu'on me foute la paix. Et ma paix elle est là, quand j'arrive au bout de cette digue et que je vois la mer partout et le blanc des robes en coton et le blanc de l'iode devant et au-dessus, encore.

     

    Bon c'est vrai aussi, qu'à force, les mots me manquent pour dire ce qu'il y a au fond là-dedans. C'est peut-être le trop plein de souvenirs qui s'emmêle et grignote petit à petit les connexions, c'est peut-être aussi ces foutus mots qu'ont jamais existé, allez savoir, je m'en fous. Parce que oui, j'en ai sillonné des routes avant d'atterrir là et comme tout le monde j'en ai connu des gens, des bulles de joie et de peine, des regrets, et les pentes qu'on dévale et la rancœur. Et puis un jour, un jour j'ai arrêté d'essayer de tout comprendre, de tout retenir, de tout calculer. Parce qu'à force, à force de ça, à force d'essayer de se remémorer les choses, de fermer les yeux et de vouloir passer pour moins courge que je ne l'étais, j'ai tout confondu, tout oublié et n'ai plus rien vu. Alors oui maintenant c'est vrai que je confonds un peu les dates, les gens, les lieux mais alors ? Alors je suis là et puis c'est tout, voilà. Pis elle, non elle, je l'ai jamais oubliée, ni son souffle ni ses odeurs ni mon sang qui cogne encore contre le vent, ah ça non jamais oublié. Et puis quoi ? Autour de moi tout serait encore, que je sois ici, ailleurs ou pas. Ou pas. Mais je suis. Encore. Et bien là. Et c'est tout ce qui m'importe, que je sois encore sur cette digue face au vent. J'ai déjà bien assez de mon corps pour me rappeler les choses. Mes articulations, mon dos, mes jambes, oh c'est bon c'est déjà bien assez de souvenirs comme ça pour moi. Ça se perd pas dans les tuyaux ça.

     

    On passe sa vie à apprendre des choses inutiles pour mieux les oublier et après, bêtement, on tente de revenir à ces petits moments de la vie où l'on a senti pour la première fois l'iode de la mer ou l'odeur de l'herbe fraîchement coupée. J'ai merdé. J'en ai fait trop apprendre aux enfants. La flûte, le violon, le piano, ces pans entiers de bibliothèque, ces dates, ces théories et regardez le résultat, ils sont aussi desséchés que de vieilles noix dont la coquille sonne creux. Je peux pas les blâmer, j'aurais dû m'arrêter aux tartes aux fraises et à la confiture de rhubarbe. Aux cochons qu'on engraisse il leur reste plus que les odeurs arrivés au bout de la course, alors autant que ce soit celles de l'enfance sucrées plutôt que celle poussiéreuse des mangeurs de livres. Oui ma faute, je suis au bout de cette digue, au dernier matin qui n'est plus très loin, et je sais que je les ai poussés dans le fracas d'une existence ennuyeuse qui a oublié de s'étonner encore devant la simplicité de la vie elle-même.


    vase communicant


     The Cinematic Orchestra feat. Patrick Watson - To Build A Home (Fleur 2007)

    Candice Nguyen

    qui prend ma place comme je prends la sienne ce jour

     


     

     

     

    Les autres vases communicants de mars :

     

     

     

    Sam Dixneuf http://samdixneuf.wordpress.com/ et Stéphane Bataillon http://www.stephanebataillon.com/

    Juliette Mezenc http://www.motmaquis.net/ et Christophe Grossi http://kwakizbak.over-blog.com/

    François Bon http://www.tierslivre.net/ et Guillaume Vissac

     

    http://www.fuirestunepulsion.net

    Michel Brosseau http://www.àchatperché.net/ et Jean-Marc Undriener http://entrenoir.blogspot.com/

    Estelle Javid-Ogier http://lesdecouvertesdutetard.over-blog.com/ et Jean Prod'hom http://www.lesmarges.net/

    Anna Vittet http://ecrivant.net/spip/ et Joachim Séné http://joachimsene.fr/txt/

     

    Cécile Portier http://petiteracine.over-blog.com/ et Christophe Sanchez http://fut-il-ou-versa-t-il.blogspot.com/

    Clara Lamireau http://runningnewb.wordpress.com/ et Urbain trop urbain http://www.urbain-trop-urbain.fr

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  • Commentaires

    1
    brigitte Celerier
    Vendredi 4 Mars 2011 à 15:46

    j'ai adoré - ai pris pour moi "On passe sa vie à apprendre des choses inutiles pour mieux les oublier et après, bêtement, on tente de revenir à ces petits moments de la vie où l'on a senti pour la première fois l'iode de la mer ou l'odeur de l'herbe fraîchement coupée." sauf que je n'ai pas appris grand chose, et surtout pas enseigné sauf à volonté défaillante

    2
    Vendredi 4 Mars 2011 à 16:46
    KtyZen

    Un zoom arrière drôle et touchant, vivant, au bord de la fin. Un mélange de sentiments à la lecture. 

    3
    Vendredi 4 Mars 2011 à 19:57
    Pierre R. Chantelois

    Évidemment, la tarde aux fraises et autres sucreries à côté des thèmes ou des versions du professeur de latin... il y a tout un monde et je sais bien, après toutes ces années, et même encore aujourd'hui, vers lequel mon coeur penche.

    Un beau texte, du style qui se fait rare et de l'importance qu'il faut conserver dans nos souvenirs.

    Pierre R.

     

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