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-CEUX QUI PERDENT-

à cause cette idée de laisser derrière soi des choses importantes
ou nécessaires, ou inutiles, ou belles, malgré soi, parce qu’elle s’échappent, la vie qui file
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Par cjeanney dans -CEUX QUI PERDENT- le 1 Juin 2011 à 07:53
(suite)
Lucien a des problèmes pour fabriquer la tête de Félix.
Il lui faut une tête. Si elle est triste ou menaçante ce n'est pas bon, joyeuse ou simplette, non plus, endormie ça ne va pas parce que moins elle a d'expression moins Félix existe. Alors Lucien cherche l'allure, la bonne. Il passe du temps face à face avec lui à sonder les trous du regard et cette bouche en poignée de porte qui bouge, méprisante, étonnée, changeante d'un jour à l'autre, abandonnée à la malice des pattes d'oiseaux. Il repousse Lucie, sa vache préférée, quand elle lèche le sel du fer ou se gratte contre.
Le seul moment où Jacquot arrête de dévider sa bobine de paroles, c'est quand il s'approche de Félix qu'il appelle un épouvantail pour se rassurer. Geneviève est allée le voir une fois, est repartie très vite, comme si elle avait vu les reliefs d'un sabbat de sorcières. Depuis qu'ils savent pour Félix, Jacquot et Geneviève sont plus doux avec Lucien. Le dieu Félix est bénéfique, en échange d'offrandes de rivets, il laisse planer la compassion autour de Lucien, qui n'en a pas besoin mais ça repose. Et ça lui donne la puissance de ceux qu'on pense capable de se tuer rien que parce qu'une abeille vole trop près.
Pendant les mois d'hiver, Lucien assemble et rafistole dans sa chambre-établi, et plus encore les jours de fête. Il s'enferme à la moindre allusion à Noël ou à Pâques.
Un jour d'été, il oublie de ne pas dire à Geneviève qu'il a deux filles quelque part. Elle conclut qu'un accident grave a anéanti sa famille, sans comprendre qu'elle remplit l'assiette de l'accident deux fois par jour.
Il s'enferme ou s'éloigne quand vient un visiteur, ne retourne au village que pour se faire couper les cheveux. S'il tombe malade, il demande du sirop à Jacquot, n'importe lequel, il pense que les sirops de la pharmacie contiennent tous la même chose.
Autour de Félix et en cercle, Lucien fait pousser des pierres plates. Il les choisit arrondies, grises et noires avec des taches. Plusieurs années après, plusieurs cercles ont poussé, Lucien a trouvé beaucoup de pierres qui conviennent, il ne veut pas qu'elles se jalousent alors il les met toutes.
En juillet 1953, Lucien tombe sur un vieux journal qui annonce la mort de Staline. Il lit l'article du début à la fin, réalise un instant que le monde est plus large que d'ici à la Croix du Lait, puis il oublie.
Geneviève lui demande pourquoi il n'a pas envie de rentrer chez lui. Il ne lui répond pas parce qu'il se le demande aussi. Il va voir Félix plus souvent à cause des bourdonnements dans ses oreilles. Il s'assoit juste à côté. Il était bien, monsieur Arnand, un courageux à qui il a fait confiance, et puis voilà : on a confiance et ils vous meurent dans les mains, comme ça, le ventre ouvert, ça coule, c'est noir et chaud, un œil plus fermé que l'autre et autour du cou une chaîne avec des anneaux si petits, bien plus petits que ceux des chiens, et l'odeur. Tiens, il manque une pierre à Félix, ah non, c'était des feuilles dessus, je me disais bien… Lucien époussette le sol, se touche le sommet du crâne, presse de la pulpe du doigt pour trouver l'endroit exact et dur du bout de fer punaisé dans sa tête. Quand il le trouve, il se souvient et il ne rentre pas chez lui.
Labelle a eu un veau. Cela faisait trois nuits que Lucien dormait à côté d'elle. Il surveillait son ventre déformé, les mouvements de vagues juste sous les poils drus. Au moment où tout est venu, Lucien a tiré doucement sur les deux petites pattes croisées de danseuse gluante. On attendra un mois pour lui donner un nom. C'est le travail de Geneviève d'appeler, elle donne des noms aux bêtes, mais pas aux poules qu'elle trouve stupides, sauf la rouquine qu'elle appelle madame Brey parce qu'elle est curieuse comme la femme du coiffeur.
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Par cjeanney dans -CEUX QUI PERDENT- le 30 Mai 2011 à 09:17
(suite)
Il est midi. Gloria sort son déjeuner de son casier. Elle s'installe à table avec les autres. Une demi-heure pour manger, une autre pour boire un café et se détendre et le travail reprend.
Si j'étais ma mère, d'abord, je voyagerais. Elle peut pas aller trop loin, à cause de sa hanche, mais elle peut quand même bouger. Et avec sa retraite et la maison qui est finie de payer, elle peut bien s'offrir un extra. Moi, à sa place, je partirais, et pas à la caravane.
Un jour, Éric et moi on travaillera plus, qu'est-ce qu'on fera ? Il pourra plus jouer au rugby, c'est jusqu'à quel âge, les seniors ? Mais il ira voir les matchs. L'autre jour, il a parlé d'entraîner les poussins, ou les minimes, les cadets, je sais plus. Moi, je m'occuperai de la maison et du jardin. Je demanderai des conseils à Ginette et je l'inviterai à la maison, sauf si elle est morte, comme elle est plus vieille que moi. J'inviterai peut-être Simone, ou Sophie, pourquoi pas, un samedi avec les petits qu'elle aura. Elle travaillera encore mais elle aura son samedi après-midi.
Neuf, dix. Où il est René avec ses cartons. Il m'en reste six, huit, dix, douze, quatorze. Ah ! c'est pratique du travail comme ça.
J'aimerais bien voyager dans un pays exotique. L'Égypte… Ça doit être beau, toutes ces pyramides, ces monuments, mais il faut pas y aller l'été à cause de la chaleur, c'est un voyage pour la retraite. C'est dommage de profiter des belles choses que quand on devient trop vieux. Ils devraient y penser, les patrons. Moi, si j'allais demain en Égypte et que je revienne, mettons, lundi prochain, je travaillerais mieux, c'est sûr, alors qu'à la retraite, ça servira à qui ? Je serais en forme pour le jardin, c'est tout.
Je sais pas s'il aurait envie d'y aller en Égypte, Éric. Il aime pas les choses qu'il connaît pas. Le camping, il y allait déjà avec ses parents. C'est des souvenirs pour lui. Moi, au fond, je suis peut-être comme mon père, j'ai pas peur de partir, de voir plus loin. J'ai jamais pu à cause des sous. Comment il a fait papa pour vivre, dans quoi il a travaillé ?
D'abord, comme il a disparu, il est peut-être jamais parti mais juste mort sans qu'on le retrouve, dans une forêt ou sous un pont. Peut-être qu'on a trouvé son cadavre et que personne a pu l'identifier, pas de papier, le visage abîmé, je ne sais pas.
Ma mère, elle aurait dû refaire sa vie. Elle pouvait rencontrer quelqu'un, elle était jeune. Et c'est pas à cause du souvenir de mon père qu'elle l'a pas fait, c'était pas le grand amour. Pourquoi elle a rien fait ? Parce qu'elle aime pas décider. C'était toujours lui qui décidait et comme il était pas là pour lui dire Refais ta vie, elle l'a pas fait. Elle m'énerve.
Plus que huit cartons et René toujours en ballade. Mais c'est quoi son circuit à celui-là. Et le chef, il pourrait pas surveiller un peu, lui dire de se presser, vérifier les réserves, c'est pas dur, y'a qu'a regarder en passant les tas de cartons devant chaque machine. Je parie que les tas de cartons des jolies filles ils sont toujours bien remplis avec René.
L'Espagne aussi, ça doit être beau. La Costa Brava, les danseuses, ça me plairait. Mais Éric, il viendra jamais. À la retraite j'ai intérêt à me trouver une copine. Et pour les sous, j'économiserai sur ma paye. Sinon, l'Espagne, je pourrai pas la voir.
Et ce bruit, tu parles d'un bruit, si je crie, René, il m'entendra pas, même à trois mètres. J'aurais bien voulu avoir un travail où on puisse parler un peu.
Elle est mignonne Sandrine, et son mari, je l'ai vu l'autre soir, il a l'air très bien, ils sont beaux tous les deux. Il lui a offert un cœur qui brille pour la Saint Valentin. Elle était toute fière le lendemain, elle avait mis un chemisier ouvert exprès sous sa blouse pour le faire voir. Moi et Éric, on fête pas la Saint Valentin. Il dit que c'est du commerce, qu'on peut s'aimer toute l'année, se faire des cadeaux n'importe quand. La dernière fois qu'il m'a offert un truc, c'était y'a longtemps, je sais plus.
Enfin le voilà. C'est ça, merci René, fais l'andouille va. Neuf, dix.
Je me rappelle. On était fiancés, on est allé dans la rue des magasins, on était en vacances au camping et il m'a acheté des chaussures d'été plates avec deux tresses violettes. Elles étaient belles, mais je les ai mises qu'une journée à cause des ampoules. Elles doivent être rangées quelque part dans le cagibi. Je les ai pas jetées, c'est sûr.
Au début qu'on était mariés, je lui faisais des surprises, des tee-shirts avec des motifs marrants, des porte-clés, des gadgets à ventouses pour sa voiture, un maillot pour son rugby. Et puis, il a dit qu'il fallait économiser pour les vacances, et qu'on ne savait jamais ce qui pouvait arriver, et si j'avais un bébé, y'aurait des dépenses. Je lui ai dit que mes cousines, elles pouvaient toutes me prêter des choses, un berceau, un parc, une table à langer, et même une chaise haute en double, mais il a dit C'est bien d'avoir les choses à soi. Il a raison Éric. Sauf qu'on n’a rien.
À moins que dans deux jours, ce soit bon. C'est possible. Faudra trouver un prénom. J'aime bien Yannick, ça fait breton. Faut pas y penser. Neuf, dix.
Mais qu'est-ce que j'ai fait à mon ongle ? J'ai dû l'accrocher. Pour le couper droit, faut attendre la pause. Ginette, elle a peut-être des petits ciseaux. C'est casse-pieds de placer le paquet avec ce doigt-là replié. Quelle heure il est ? Encore une heure. Sophie, elle, elle s'arrêterait, ça la gênerait pas, elle laisserait tout en plan, sa machine et tout pour s'occuper d'elle. Moi, j'aime le travail bien fait. J'aime pas spécialement mon travail, mais si je fais quelque chose je le fais bien, c'est comme ça.
Des fois, Éric, ça l'énerve, parce que je passe des heures sur des ourlets de rideaux. Je le force à grimper pour régler les tringles. Il râle, mais pas parce que je veux du travail bien fait, c'est parce qu'il déteste quand il faut faire des trucs à la maison. Pour les rideaux, moi, je ne peux pas grimper, à cause de mon vertige, alors il râle. C'est vrai, des fois j'exagère. Il en a bien assez avec le garage. Son travail, il est dur. Il a toujours les ongles noirs, même s'il passe du temps avec la brosse, alors, il les brosse plus. Il a seulement les ongles propres en vacances, à cause de l'eau de javel dans la piscine.
Un jour, pendant nos vacances, on pourrait aller à côté de Bordeaux, chez ma tante. Ça fait des années que je ne l'ai pas vue. Au bout de sa rue, y'a la mer, c'est beau chez elle. Je me souviens quand j'étais petite d'y être allée avec mes parents et ma sœur. Elle avait une terrasse avec un pigeonnier. Je ne sais pas si elle l'a encore. Je demanderai à ma mère samedi, comme ça je pourrai lui parler deux secondes sans lui crier dessus.
Neuf, dix. Cette semaine, jeudi ou vendredi, je vais passer chez ma sœur, voir les petits. Bon, j'ai pas trop envie d'y aller, mais c'est toujours pareil, dès que j'y suis, je suis contente et elle ça lui fait plaisir. Ils ont combien maintenant ses petits ? Dix mois déjà, ça passe vite le temps. Des fois je me dis qu'avec ses deux garçons, elle pourrait bien m'en donner un. Ça lui ferait moins de travail. Elle est fragile ma sœur. C'est la plus grande pourtant. Pour mon père, elle a tout de suite compris, elle était plus grande, alors ça lui a fait plus de mal. C'était dur quand on s'est retrouvées à trois, une mère et deux filles. Enfin, vu ma mère, trois filles.
Qu'est-ce qu'elle en a du travail avec ses deux. Déjà un, il faut des bras, mais deux, il faut être partout en même temps. Heureusement que Gilbert gagne bien sa vie.
Ma sœur et moi, on ne s'est pas toujours bien entendues. Elle ressemble à ma mère, moi à mon père. Elle, quand elle a une idée, c'est les œillères. J'aime pas ça.
C'est pénible cet ongle, neuf, dix, Ginette, elle en a sûrement des petits ciseaux. Ses ongles à elle, ils sont toujours soignés. Sinon, Sophie, comme elle est coquette, elle en a peut-être. Non, parce qu'elle est pas organisée, pas comme Ginette. Sinon tant pis, j'essaierai de le couper avec les dents, je vais pas rester avec le doigt plié jusqu'à ce soir. Neuf, dix.
Chez ma sœur, ça sent bon le bébé, le lait de toilette, le lait. Encore deux jours avant de savoir. J'irai mercredi chez ma sœur, ça m'occupera la tête. Elle est quand même gentille Mireille. Je pourrais lui faire des gâteaux aux amandes. Demain faut pas que j'oublie d'acheter des œufs. Il pourrait lui faire un peu les courses, Gilbert. Ça ne le tuerait pas de ramener une botte de poireaux, mais non, Gilbert, il préfère qu'elle marche deux heures avec la double poussette pleine à craquer. Et Mireille, elle, ça la gêne pas non plus. Il a des bras, Gilbert.
Si j'avais deux petits en même temps, Éric m'aiderait, c'est sûr. Peut-être qu'il arrêterait le rugby. Non, il arrêterait pas. Mais c'est sûr qu'il donnerait un coup de main. Plus que Gilbert en tout cas. Le mari de Sandrine, il doit bien l'aider. Il a l'air bien gentil.
Le mari de Simone, je le connais pas bien, mais lui, il doit aider personne. Et puis, je suis pas idiote. Tu parles qu'elle est tombée dans l'escalier. Et avant Noël, elle s'était pris un soi-disant coin de fenêtre. Si ça se trouve, ses dents de devant, c'est des coups qu'il lui a donné y'a longtemps, c'est pour ça qu'elle les fait pas soigner, Simone, parce que le dentiste, il verrait tout de suite que c'est des coups.
Comment elle fait Ginette pour les inviter chez elle ? Elle doit avoir pitié. Elle se dit que si Simone est chez elle, son mari, il la laissera tranquille au moins la soirée. Moi, Simone, je la comprends pas. Il a des mains toutes larges. Et pour la petite, c'est pas le tout les rubans, les toilettes, si elle voit sa mère se faire taper dessus. Je comprends pas les gens qui continuent à faire leur malheur. Elle touche un salaire, Simone, elle est libre, elle peut partir avec sa petite.
Mais lui, il la retrouverait, il serait peut-être plus méchant encore. Elle pourrait aussi porter plainte à la police. Mais elle est pas comme ça Simone, elle veut toujours que tout s'arrange. Elle s'en ira jamais.
Moi, si Éric levait la main sur moi, je partirais tout de suite. J'irais pas chez ma mère parce qu'elle me rendrait folle, j'irais chez Mireille, je lui donnerais un coup de mains pour les petits. J'économiserais toute ma paye. Je partirais en voyage. Et je pourrais rencontrer quelqu'un, refaire ma vie. Sauf que je serais trop vieille pour avoir un bébé. Allez, j'y pense pas.
Elle en met un temps à tourner, l'aiguille. Encore un quart d'heure, neuf, dix, la pause, je coupe mon ongle. René arrive avec des cartons, je rêve, il est en avance, il va pleuvoir des grenouilles. Et ça y est, Sophie est réveillée, elle fait des sourires à René, maintenant elle va être aimable pendant toute la semaine.
Avec Mireille on était la princesse et la sorcière à tour de rôle. Je me souviens, elle avait quatre ans de plus, elle voulait toujours commander, mais moi, je pleurais très fort, alors elle me laissait être la princesse. Je faisais exprès de pleurer, des fois, j'étais étonnée d'avoir des larmes vraiment. J'aurais pu être actrice. Si j'avais été dans une famille comme ça, j'aurais pu être vedette. J'aime pas les films, mais actrice, t'es obligée de les aimer. Des fois, j'arrive bien à mentir. Mais après, ça me fatigue. Non, j'aurais pas réussi comme actrice, ça doit user à la fin de toujours faire semblant.
Les machines s'arrêtent. Gloria coupe son ongle avec ses dents parce que Ginette n'a pas de ciseaux. Sophie raconte sa soirée, elle est sortie avec un garçon. Elle est amoureuse. La pause se termine au milieu des conversations, elles repartent travailler sans avoir fini de se dire ou de s'entendre.
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Par cjeanney dans -CEUX QUI PERDENT- le 26 Mai 2011 à 09:58
Une fois par mois, Lucien s'enferme dans la pièce qu'on lui prête. Il prend sa journée et la pose allongée à côté de lui sur un matelas de crin. Il passe sa journée sur le plafond, tord sa journée dans l'eau de la bassine, recoud ses trous de journée sur ses habits, car il sait coudre. Au bout d'un an, ça n'est plus le début, mais personne ne sait comment ça s'appelle, c'est l'après début. Lucien prend sa journée et la fait marcher dans les environs ou l'assoit dehors s'il fait soleil. Il ramasse et entasse de petits objets, des bouts de métal, puis cette faim le prend : il veut plus d'objets, plus de métal, il les rafle même en travaillant, il en bourre ses poches, en recouvre la table au pied de son lit.
Geneviève lui donne les restes d'un vélo qu'elle n'utilise plus depuis qu'elle n'est plus sûre d'avoir un centre de gravité. C'est le signal pour Lucien, il peut entreprendre de tout assembler.
Il construit Félix sur une petite hauteur entre deux sapins, et tout le temps où il le fabrique, le silence se fait enfin dans sa tête, comme des vacances. Il l'appelle Félix parce que. C'est la première fois qu'il choisi un nom pour quoi que ce soit. Pour ses filles, sa femme avait décidé et ce sont les autres qui baptisent le reste de l'univers. Il prend sa journée de repos pour faire Félix, félixiser, appellation contrôlée par Lucien faussement Cordonnier, toqué à deux bras.
Il met du temps, il en met tellement qu'il n'est pas sûr de l'avoir fini à sa mort, vingt cinq ans après. Félix a deux bras lui aussi, les deux roues du vélo qui tournent sur des axes, façon moulins à vent - ce serait du don quichotte marié avec de l'orson welles et peint par du dali, si l'on voulait décrire.
Les roues sont pleines d’objets, toutes recouvertes, on a du mal à discerner dans l’agencement qui est quoi et à quoi ça sert. C'est le plus difficile, placer les choses sans qu'elles ne se frottent ou ne freinent, que les roues puissent continuer leur travail de roues et tourner. Lucien récupère de la ficelle, du fil de fer, il ligote, emmaillote, ligature. C’est plus simple quand les morceaux sont déjà troués, il calcule mieux. Il a fait deux jambes à Félix avec des tuyaux. Quand il rêve il voit Félix marcher et il se voit danser de joie, de peur (du gepetto aussi là-dedans).
Quand il ne félixise pas, il abandonne. Les odeurs de La Flèche remontent, et le doigt écrasé de Germain, et monsieur Arnand qui fait voir ce qu'il a dans le ventre, les yeux fixes, la gorge pleine de bouillons de sang, et un bébé qui pleure à l'étage d'une maison de cette rue, la rue Saint Machin, il ne peut pas voir avec cette plaque cassée, tordue et trouée d'impacts de balles, les trous c'est pratique pour décorer Félix. Alors quand il ne félixise pas et qu'il refuse de s'abandonner, il récupère, il cogite, il amasse une cuillère à soupe, l'anse d'un seau, le bout d'un râteau, le battant d'une cloche, le fermoir d'un porte-monnaie, le mécanisme d'une horloge, la carcasse fendue d'une machine à coudre, l'agrafe d'une ceinture, et des boulons, des clous, des vis, des outils cassés, toute une liste à la Lucien Prévert comme on remplit un sac pour colmater les coutures qui cèdent, comme on remplit une bouche de mouchoirs, qu'elle ne crie pas.
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Par cjeanney dans -CEUX QUI PERDENT- le 25 Mai 2011 à 08:15
Dix heures, la pause est finie. Elles regagnent toutes leur poste.
C'était bon ses gâteaux aux amandes.
Elle est marrante, Ginette, elle pense à moi le dimanche soir en faisant des gâteaux. Moi le dimanche, je pense à tout sauf aux collègues. Je pense à tout, et en même temps je pense à rien. Hier j'ai repassé.
Tout à l'heure, je ramène un pain coupé à madame Roussin. J'aurai pas le temps de lui parler. À chaque fois elle bavarde, mais là, j'aurai pas le temps, je lui dirai que je suis pressée.
Je vois plus madame Roussin que ma mère, et je m'occupe plus d'elle aussi. Elles ont le même âge toutes les deux. Mais madame Roussin, elle m'énerve pas. Elle sourit toujours. Je me demande : si mon père avait vécu avec elle, est-ce qu'il serait parti quand même ? Je lui avais dit pour ma fausse couche, il y a six ans. Elle m'avait fait de la tisane, elle m'avait serrée fort contre elle. Elle a dit qu'elle priait pour moi à la messe.
Moi, je suis pas pratiquante, mais je crois en Dieu. Je me dis que Dieu, il a pas besoin de simagrées pour voir les cœurs justes. Il est pas dupe, il voit bien ceux qui vont à la messe pour se montrer, pas comme madame Roussin. Moi, de temps en temps, je fais un bout de prière, je ne mange pas de viande le vendredi saint. J'ai gardé la petite croix en or de mon père. Elle est dans ma boîte parce que je supporte pas les bijoux et les chaînes ; même mon alliance, des fois, elle me gêne. Je l'enlève pas à cause d'Éric. Il dirait rien, mais il serait pas content.
Neuf, dix. C'était bien mon mariage. Éric, il souriait tout le temps, comme madame Roussin. Moi, j'avais les cheveux courts. C'est le père d'Éric qui m'a conduit dans l'église, il était déjà malade, il avait sa canne, moi j'avais son bras. J'ai rien écouté de ce qu'a dit le curé, il roulait les “r” comme un auvergnat, c'était un bel accent.
En sortant, mes cousines nous ont balancé du riz, c'était bien, mais j'ai pensé que c'était aussi du gâchis tout ce riz perdu, y'a des enfants qui meurent de faim.
Je regarde plus les infos. Voir tout ces petits mal nourris, toute cette misère, je préfère ne plus regarder. Éric, c'est pareil : il met le journal que pour les résultats sportifs. Même pour les élections, je regarde pas. Les programmes, les débats, c'est tous les mêmes, ils veulent tous une voiture de fonction.
Moi, je vote à gauche parce que je suis ouvrière ; le chef vote à droite parce qu'il est patron. Franck, il vote Front National, j'en suis sûre, mais il le dit pas. Éric, il dit rien non plus. Il dit que le vote c'est secret, qu'il l'a jamais dit à personne, qu'il le dira jamais, même pas à moi. C'est comme ça, je le respecte.
Qu'est-ce qu'elle a, Sophie ? Elle s'arrête. Qu'est-ce qu'elle est mal lunée le lundi celle-là. Je suis sûre qu'elle va jamais voter. Les élections le dimanche, elle a pas le temps, elle fait trop la java. Mais qu'est-ce qu'elle fait ? Elle a cassé son bracelet on dirait. Et la machine qui marche toute seule, ça la dérange pas. Elle est pas consciencieuse, vraiment. Et le chef qui dit jamais rien. Tout ça parce qu'elle sait faire rouler ses fesses. Si c'était Simone, avec ses dents abîmées et ses cheveux gras, ça fait longtemps qu'il l'aurait virée, le chef. Elle le sait, Sophie. C'est pour ça qu'elle se gêne pas.
Mon père n'était pas à mon mariage. Je me demande où il est, où il était tout ce temps. Quand il est parti, j'avais huit ans. D'abord, maman m'a dit qu'il était en voyage pour son travail, et j'ai été très fière de lui. J'ai mis du temps à comprendre qu'il ne reviendrait pas. Elle me l'a jamais dit, j'ai du comprendre toute seule, et c'est là que j'ai commencé à la détester, elle et son côté aveugle et bouchée.
Neuf, dix. Des fois je pense à tous ces bonbons que j'emballe et qui vont finir dans les poches des enfants et moi, des enfants, je sais même pas en faire.
Éric, il a dit que pour les vacances on partirait le 1er à la caravane, comme tous les ans. Moi, des fois je me dis que la caravane, on pourrait au moins la changer de camping, sinon, à quoi ça sert qu'elle ait des roues. Mais lui il a ses habitudes. Et puis, bon, il les mérite ses vacances.
Demain c'est mardi, une heure pour manger un sandwich et faire les courses. Pareil vendredi. J'aime pas le mardi. Le midi je me dépêche et le soir je déballe et je range avant qu'Éric ne rentre, c'est la course. Heureusement le soir je fais des nouilles et basta, sinon, je ne m’assiérais pas une minute.
Quand j'étais enceinte il y a six ans, le docteur a dit « reposez-vous ». C'est bien un homme. Comment je pouvais me reposer avec mon travail, toujours debout à piétiner devant la machine, et les repas, les courses, la maison. Après j'ai commencé à perdre du sang ; pour se reposer c'était trop tard. Madame Roussin, elle me dit toujours qu'elle fait une prière pour moi à Saint Benoît. Elle est gentille. Ça sert à rien d'y penser.
À la caravane, je me repose plus, c'est sûr. Nous les femmes, on papote ensemble en épluchant les légumes, et les hommes ils jouent aux boules. Je vois du monde, des gens qui viennent de partout. Y'a personne pour me raconter la dernière cochonnerie du René, et pas de Sophie qui fait la tête.
Elle est jeune Sophie, ça lui passera. Un jour, elle arrêtera ses bêtises, elle se mariera comme tout le monde et pour son boulot, elle sera bien obligée d'être sérieuse. Une femme, c'est mieux quand elle peut travailler, elle est plus libre.
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Par cjeanney dans -CEUX QUI PERDENT- le 23 Mai 2011 à 09:32
Il est parti pour la laisser avec ses fantômes à elle et chercher ses fantômes à lui, chacun ses affaires. Il marche en regardant ses pieds ou quelquefois plus loin la route où il mettra ses pieds. Il ne pense pas qu'il vient de partir, je m'en vais il a dit, à ce moment-là il ne savait pas pour le je m'en vais.
Il marche, il sort du village, le chien des Robert aboie en tirant sur sa chaîne, quand elle est tendue les mailles de métal font un bruit qui doit rendre fou le chien toujours attaché, lui marche tant qu'il peut, avec du sucre dans la poche de son manteau, celle à gauche avec le rabat de velours. Il ne touche pas à sa fausse carte d’identité mais il sait qu'elle est dans sa poche droite.
Il ne reviendra pas en arrière. Le temps c'est la chaîne du chien, on peut égrener les anneaux depuis le moment où, entré dans l'imprimerie déserte, il a soulevé le battant de la porte et il était dedans, entré Lucien Cordo, du nom de son père Felipe Cordo, né en Sardaigne.
Il mange du sucre en marchant. Sa barbe pousse, ses pieds écrasent le vide entre chaussette et semelle, il marche.
Des vaches dorment pas loin de l'arbre, c'est très joli, le dimanche suivant un peintre va s'installer derrière la barrière et mesurer la quantité de blanc qu'il faut pour reproduire les lignes de l'écorce. Ce peintre s'appelle Lucien aussi, comme lui, mais il viendra plus tard, ne croisera pas Lucien qui n'est plus Cordo et qui marche. Un peintre très mauvais qui va faire un ciel rose immonde, c'est mieux que Lucien ne voit pas ça, c'est peut-être pour ça qu'il n'attend pas.
Il a allongé Cordo pour le changer, son nom. Il n'avait pas d'idée sur les lettres à choisir. Il a pris deux fois le “n” comme on bégaie et “ier”. Sur sa fausse carte il s'appelle Lucien Cordonnier. Quelle tête il ferait, Felipe. Il le traiterait de fou, il le regarderait intensément et puis, parce que ça le fatigue les toqués, il le bannirait. Alors Lucien, il s'est banni tout seul. C'est Lucien Cordonnier qui marche et Felipe, mort dix ans avant, ne dit rien.
Ils sont où les copains ? Peut-être derrière la butte. Si ça sent mauvais, c'est son pote La Flèche, le mégot aux lèvres, mais non, ça sent rien, y'a personne.
Attends Lucien, les copains, c'était il y a longtemps, plus longtemps que la mort de Felipe, faut pas mélanger les mailles de la chaîne comme ça, sinon Felipe te prend encore plus pour un toqué depuis sa tombe.
Il marche. Il laisse la pente et le sommet sur sa droite, il préfère. Si la pente est de l'autre côté il a l'impression de faire demi tour ou qu'il tient la carte à l'envers. La carte routière, pas la carte avec “Cordonnier”. En même temps, c'est peut-être pareil, les symboles ça prévient pas quand ça arrive.
Mais de carte routière, il n'en a pas. Il va vers le sud grâce au soleil pratique pour chauffer, pour éclairer et pour donner des directions. Il marche et c'est long à décrire qu'il marche vu qu'il marche longtemps. On peut décrire quand il s'arrête mais il repart toujours.
La nuit dernière il a dormi dans le jardin de Baptiste et Baptiste lui a fait un café, lui a enroulé un morceau de jambon dans du papier avec du pain et des gâteaux secs. Il a fait ça sans rien demander, personne ne sait pourquoi et personne ne sait qui est Baptiste ni ce qu'il pense.
Il a voulu payer le jambon avec les pièces dans la poche de son pantalon mais l'autre n'a pas voulu, et Lucien a insisté et l'autre, Baptiste, il s'est retourné en faisant va-t-en avec son bras, il a banni le banni.
Il a marché une semaine et plus encore.
Il a rencontré les Thureau. Il est arrivé dans leur village, un nom qui fini par ey-sur-quelque-chose. Devant le bistrot, le vieux qui sentait pareil que La Flèche lui a dit Allez voir la ferme des Thureau, ils auront du boulot pour vous si vous êtes pas manchot.
Manchot il ne l'est pas, juste toqué avec deux bras. C'est comme ça qu'il est allé voir les Thureau, le père Jacquot et la mère Geneviève, mais pas les enfants qui vivent trop loin dans du propre.
Jacquot porte la barbe et la moustache. Il regarde Lucien de haut en bas et de bas en haut, mais pas de gauche à droite parce que Lucien est tout fin. Tu sais faire quoi, il a dit, on entendait surtout son quoi, en forme de cri de corbeau. Jacquot est dur au mal, dur à la tâche, dur d'oreille et dur au froid comme ses vaches, des vosgiennes. Il est tout seul pour sa ferme alors il embauche Lucien, même si à la question tu sais faire quoi la réponse n'est pas prometteuse.
Au début, les vaches étonnent Lucien : elles font des bruits imprévus. Mais il est parti pour couvrir les bourdonnements dans sa tête, surtout ceux des rotatives et des explosions. Le bruit des vaches, ça pousse les autres bruits, ça les écarte, ça calme comme un arbitre à chemise rayée et nœud papillon noir sur le ring de boxe. La robe des vaches est tachetée, presque moisie. Elles sont résistantes et placides, comme Jacquot. Elles peuvent résister au froid aussi bien que les pierres.
Au début, le début ne doit durer qu'une semaine histoire de voir ce que l'Alsacien a dans le ventre. Lucien explique qu'il est lorrain mais qu'il veut bien montrer l'intérieur de son abdomen, il ne dit pas abdomen, là c'est moi qui romance. Justement Viviane Romance passe au cinéma dans Panique, à soixante kilomètres, là où les spectateurs n'ont pas à se frotter les doigts pour se les réchauffer.
Jacquot promène le Lorrain derrière lui pour lui montrer comment tourne sa ferme et les bons gestes. Pendant qu'il besogne, il parle sans interruption, même quand Lucien lui fait répéter, ou quand il est hors sujet, ou quand Geneviève l'appelle pour le faire rentrer. Jacquot parle de toute façon, seul ou accompagné. Il raconte. Il dévide ses souvenirs, ses impressions, il parle à crâne ouvert. Il raconte son ancien ouvrier, celui qui est placé à l'hôpital où on lui échange l'alcool de ses veines contre du sang. Il raconte sa vache malade – ah ! la couleur de ses babines –, le mariage de sa nièce, les maîtresses du docteur et les parasites dans les salades.
Puis le début dure un an et Jacquot raconte toujours, mais ses histoires se ressemblent toutes. Lucien écoute moins. Maintenant qu'il a appris les gestes il n'a plus besoin de le suivre pas à pas, alors ils se séparent, l'un parle dans le tracteur, l'autre ne dit rien dans l'étable. Jacquot va garder Lucien à la ferme : il a dû voir l'intérieur de son ventre par hasard et il est dur au dégoût, en plus du reste.
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Par cjeanney dans -CEUX QUI PERDENT- le 22 Mai 2011 à 10:40
Elle a une mèche de cheveux blonds qui l'énerve. Elle fait des gestes mécaniques. Il est huit heures du matin, elle pense.
J'aurais dû téléphoner. Ce soir, ça sert à rien, elle sera pas là. C'est tout moi, ça. J'attends, j'attends toujours la dernière minute pour faire les trucs qui me dérangent, et plus j'attends plus ça me dérange, et ça me dérange tellement que je ne les fais pas et c'est encore pire. J'appellerai demain soir.
Elle s'embête pas Sophie, elle est en retard, c'est toujours pareil le lundi. Elle va arriver la tête à l'envers et on lui dira rien à elle. Vers dix heures elle balancera des vacheries et à la fin de la journée elle redeviendra aimable.
Elle était bonne ma tarte à la tomate. C'est la moutarde qui fait tout. Éric, il s'est régalé.
On est le quinze. Dans deux jours j'ai mes règles. Sinon, je suis enceinte. Ça se pourrait. Ce serait un bébé de janvier. Il fera froid en sortant de la maternité, faudra que je le couvre. Éric viendra me chercher, trente kilomètres, la voiture sera bien chaude mais faudra pas trop, les changements de température c'est pas bon.
C'est tout moi, ça. Je suis déjà à l'accouchement et je suis même pas enceinte. Je vais arrêter d'y penser. Plus j'y pense à être enceinte et moins ça arrive. Y'a qu'à pas y penser. Sauf qu'il faut surveiller les dates pour l'ovulation, les dates pour les règles, c'est pratique pour pas y penser, tiens. « N'y pensez pas » qu'il a dit le docteur. C'est bien un homme. Pour eux, un bébé, c'est dans l'idée, c'est pas dans le corps. Éric, il est pareil ; gentil, mais pareil. Si j'ai pas de bébé, il continuera tranquille. Des fois il dira, un peu déçu, « avec ma femme on n'a pas pu avoir d'enfants », et il dira « tant pis, quoi, c'est la vie ». Pour moi c'est la mort. Pas de bébé jamais, c'est un bébé mort tous les mois, c'est des tas de bébés morts.
Tiens, voilà Sophie. Ben elle en fait une tronche. Je l'avais dit, c'est lundi. Qu'est-ce qu'elle a bien pu faire hier. Ça doit être un beau bordel chez elle. Heureusement qu'elle en a pas, elle, de petit.
Si ça marche pas je dirai rien à ma mère. Et si elle me demande « alors, toujours pas décidés à nous faire un petit ? » je lui dirai « on a choisi comme ça, j'ai choisi avec Éric, on peut être heureux sans ».
Je recommence…. La seconde d'avant j'accouche en janvier, la minute d'après j'aurai jamais d'enfants. Faut juste pas y penser.
Elle est mignonne la petite de Sandrine, et puis elle a que trente six ans, Sandrine, elle peut essayer d'en avoir d'autres. S'il avait vécu, il aurait… il aurait six ans. Je suis sûre que c'était une fille. Éric en aurait été fou, on l'aurait appelé Lola. C'est peut-être mieux, pis c'est comme ça, faut pas y penser, c'est tout.
Il est où, René ? Je vais manquer de cartons. Encore sept, huit, neuf, douze cartons et j'en n’ai plus. Qu'est-ce qu'il fout René ? Toujours à draguer, à faire le beau. Elle en a du courage sa femme. Enfin, elle sait rien, la pauvre, et elle saura pas. Quel vieux dégueulasse, René. Un vrai sale gosse. Je vais râler, et j'ai raison de râler, et lui il va arriver en sautillant, en faisant l'andouille pour faire rire tout le monde et moi j'aurai raison mais personne me le dira.
Plus que six cartons, qu'est-ce qu'il fait. Ah, c'est lui au bout. Pile au bon moment. Bah, c'est pas le pire, René. Il a pas le fond méchant.
Je vais couper cette mèche. Je vais l'effiler avec le rasoir ce soir. Gratin de courgettes. J'ai plus de crème, je mettrai du lait.
Neuf heures vingt. La pause dans une demie heure. Je demanderai à Ginette pour sa dent de sagesse, ça doit lui faire rudement mal, elle est nouille de pas prendre de jours, c'est bien Ginette, elle viendrait travailler même sur un brancard. Faut que je lui demande pour mon rosier, elle s'y connaît en plantes. J'aime bien ses ongles, toujours brillants, nacrés. Elle a l'air de rien mais elle a de la classe, Ginette. Et puis René, il peut toujours courir, on dirait un cochon derrière une colombe. J'aime bien Ginette.
C'est sa grand-mère qui l'a élevée. Ses parents se sont débarrassé d'elle. Elle dit pas ça comme ça, mais ça revient au même. Pas étonnant qu'elle ait pas de bons rapports avec eux. Moi, j'irais même pas les voir à sa place. En plus ils la critiquent tout le temps. Elle est bête aussi d'y aller tous les dimanches. D'accord, elle fait son devoir, mais en attendant, elle en prend plein la tête, et eux, ils mourront tranquilles sans se poser de questions. Si on leur demande pour leur fille, ils diront « elle vient nous voir tous les dimanches », ils diront pas « on la rend malheureuse tous les dimanches et on l'a jamais aimée ». C'est pour ça qu'elle a l'air fragile, Ginette. Qu’elle a l'air pas comme nous.
Mais pourquoi elle est si copine avec Simone ? Ça doit être parce que leurs maris sont copains et qu'elles se voient après l'usine chez l'une ou chez l'autre. Moi, j'ai pas envie d'inviter les collègues à la maison. Le boulot, c'est le boulot, et puis Éric il aimerait pas, il est assez fatigué comme ça quand il rentre du garage pour se taper en plus mes copines et les conversations d'usine et les cancans. Le seul qui vient à la maison à part la famille c'est Franck, son copain de rugby ; mais lui c'est pas pareil, il est tout seul et il parle pas potins.
Elle est drôle, Ginette. Elle se protège pas assez. Moi ma mère, je la supporte qu'au téléphone. Elle vient une fois par mois et encore. À chaque fois, je me dis que je vais être patiente, que je vais pas m'énerver, que je peux bien tenir le coup une heure ; mais au bout de dix minutes je crie. Je crie pour rien, par habitude. Je crie parce que je sais qu'elle va me parler de mon père et ça m'énerve à l'avance. Ce serait peut-être différent s'il était là, il m'empêcherait de crier déjà. C'est fou comme mon père et le mari de ma mère, c'est pas le même homme. À croire que l'une de nous deux se trompe. Peut-être les deux. Je téléphone demain, ce soir elle sera pas chez elle.
Demain je lui téléphone et je lui dis de passer à la maison samedi, pendant qu'Éric va au rugby. Elle sera contente, et moi j'essaierai d'être calme.
Elle peut pas s'arranger un peu, Simone. Elle est pas obligée de tourner pin up mais quand même. Déjà un bon dentiste pour ses dents de devant, du shampoing, j'sais pas, moi, un peu de soin. C'est pas parce qu'on n'a pas beaucoup d'argent qu'on doit avoir un physique à jouer dans un film d'horreur.
Moi les films, ça m'endort. Pas tous, mais souvent. C'était quoi déjà hier ? Ah oui, avec Maigret. J'ai dormi. Quand je me suis réveillée Maigret avait trouvé le coupable, Éric m'a raconté, mais vite, il donne pas les détails alors j'ai rien compris. J'aime pas la télé. J'aime pas lire non plus, j'ai jamais aimé, même toute petite à l'école ; y'en avait toujours qui lisaient bien en mettant le ton, moi non. Et la récitation, la poésie, qu'est-ce que ça me pompait ! Les oiseaux, les fleurettes… Faut pas que j'oublie de demander à Ginette pour mon rosier. Brassens, ça c'est un poète. Et Brel, ça oui, ça, il est fort aussi, un sacré monsieur. Mais pas heureux en ménage. Pas fait pour la vie de famille, quoi. La poésie, tout ça, c'est pas bien pour bien vivre.
Simone, elle est marrante quand même. Autant elle se laisse aller, autant sa fille, elle la bichonne. Des nœuds-nœuds, des rubans, des jupettes, et toujours blanches en plus. Et des tresses et des couettes, à croire qu'elle a pas eu de poupées quand elle était petite. Elle doit en passer un temps à la pomponner le matin. Après, elle hurle quand la petite revient salie. Elle doit pas être facile, Simone, pas câline non plus. Je me demande comment elle sera la petite plus tard, elle va peut-être virer garçon manqué pour plus avoir à supporter les chichis. Là, elle est petite, alors elle dit rien. Elle est mignonne quand elle vient chercher sa mère le soir. Vendredi, elle s'est bien fait secouer à cause de la tache de crayon sur sa manche. Elle est comme ça, Simone. Elle s'attife n'importe comment mais elle supporte pas du crayon sur sa fille. C'est idiot en plus, parce que la petite, si elle a une tache, ça veut dire qu'elle s'en sert des crayons, et c'est bien.
Huit, neuf Celui-là en a moins que les autres, tant pis. J'y suis pour rien, c'est la machine, des fois elle bloque. Du coup, les paquets, des fois, c'est pas tous les mêmes.
Faut que je demande au chef pour finir plus tôt mardi prochain, à cause du dentiste, que j'aie au moins le temps de rentrer vite fait me changer et me laver les dents avant. Si je suis enceinte, faudra que je lui dise au dentiste, on sait jamais avec les produits pour endormir les dents. Mais faut pas y penser. Faut pas que ce soit une idée fixe.
Samedi j'invite ma mère, à quatre heures elle s'en va et Franck arrive à six avec Éric. Je ferai des croque-monsieur, avec une salade, il aime bien, Franck. Il est gentil. Il parle pas beaucoup, c'est comme Éric. C'est deux silencieux, alors ils s'accordent. Mais des fois, Franck, il est pas net. Sa blague sur les Arabes, j'ai pas aimé. C'est facile de mettre tout le monde dans le même paquet, neuf, dix, je suis sûre que tous les Arabes sont pas tous pareils, c'est comme les Français. Éric, il a rien dit. Moi, je trouve que Franck, des fois, il est un peu borné, comme on dit, mais pas méchant.
C'est dommage qu'il se trouve pas une gentille femme. Il pourrait être heureux. Ce qui serait marrant c'est qu'il se trouve une fille d'ailleurs, une Marocaine, ou une Tunisienne, ou une Algérienne, ça lui ouvrirait la tête, il verrait bien que les gens, c'est partout pareil. Mais il est pas prêt de trouver entre son boulot et le rugby, y'a que des hommes là-dedans. Ou alors, c'est qu'il aime les hommes en cachette. C'est pour ça qu'il plaisante si fort sur les pédés, il préfère les hommes et il a honte. C'est bête qu'il soit borné. Avec un homme ou une femme, il pourrait être heureux.
C'est dommage de pas vouloir être heureux. Ça m'énerve toujours, moi, les gens qui se donnent du malheur tout seuls. C'est comme ma mère qui refait même pas sa vie. Mais moi aussi je suis comme ça, avec l'idée fixe du bébé. C'est ma faute si je suis malheureuse à cause de ça, c'est pour ça que ça marche pas, je devrais plus y penser.
Il est neuf heures cinquante. Il y a dix minutes de pause. Les machines ont arrêté leurs souffles et leurs couinements. Elle va se laver les mains, elle tente de coincer sa mèche derrière son oreille. Ginette l'appelle depuis la cantine, elle a ramené des gâteaux. Elle crie : « Gloria, je les ai fait pour toi hier, je te donnerai la recette, elle est dans mon sac. »
Gloria lui parle de sa dent. Elle lui demande pour son rosier.
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Par cjeanney dans -CEUX QUI PERDENT- le 10 Février 2011 à 13:56
Brevior est hominum vita quam cornicum, la vie des hommes est plus courte que celle des corneilles, vie qui babille corbine craille criaille graille en haut des arbres,
Il n'est pas rare de les voir lâcher des noix d'une hauteur de plusieurs mètres pour les casser, qu’est-ce qu’elles pourraient lâcher, qu’est-ce qu’elles pourraient casser,
des sacs des canettes de soda, des pelles, des volants des miroirs et des tenailles rouillées des panneaux de circulation interdite, des fosses, elles lâcheraient des fosses qui nous tomberaient dessus sans crier gare, sans crier garde, poussez-vous, une fosse tombée, s’y enfoncer avant la nuit,
plumes noires ailes noires becs sombres, elles chicanent, lâchent deux moitiés de coquilles vides ventre à l’air, un crayon, un papier de bonbon, quand les corneilles vident leurs poches ça tombe dans mon jardin. Si elles se taisent on attend, pas sûr qu’elles dorment, l'idée des corneilles persiste.

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Par cjeanney dans -CEUX QUI PERDENT- le 3 Février 2011 à 13:32
tu prends ta tête tu l'emplis comme un sac -de la voiture qui passe les basses à fond -de mettre les choses au point -de l'impuissance givre tu ressasses -de la perspective de la porte en sortant -des gants enlevés des gants remis -de penser à prendre le téléphone -de remiser au chaud plus tard -de gérer avec compétence -d'arriver à maudire le surplus -deux coquilles de noix au jardin -du jeu à boutons qui s'allument -de la perspective de la porte tu entres -du voyage -du loin -de l'inconfort -de l'étrange bateau dessiné vert -des cris et coups de feux -du pitoyable -le sac n'a plus de fermeture ça déborde par terre laver tout ça et s'en remettre, tu laves ta tête mais rien n'est nettoyé, prendre le sac le jeter sur le lit il se déverse, dormir tête éventrée, la fermeture éclair est un mythe

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Par cjeanney dans -CEUX QUI PERDENT- le 24 Janvier 2011 à 09:27
ceux qui perdent la vie sur les quais / ceux qui perdent le sens du temps à se perdre dedans / ce qui perdent le léger, et les herbes dehors sont gelées /ceux qui perdent l’idée d’autres visages qu’ils n’auraient pas frôlés, auraient eu peur, auraient eu faim de le faire aussi, ceux qui perdent l’espace / ce qui perdent le fil, il est mêlé au centre, et si tu tires dessus est-ce toi que tu détricotes ? / ceux qui entendent tousser la nuit et s’inquiètent, perdent sommeil / ceux qui perdent leur paquet de kleenex / ceux qui perdent l’élan, il était où, on l’avait bien rangé quelque part / ceux qui perdent de vue se cherchent passent par l’autre versant se cherchent refusent de se perdre de vue s’attendent s’aperçoivent sur le trottoir / ceux qui perdent espoir, ceux qui perdent pied, ceux qui perdent ce bracelet vous savez d'où il vient, ceux qui le disent, ce qu’ils disent

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Par cjeanney dans -CEUX QUI PERDENT- le 29 Octobre 2010 à 20:34
/ écrire pour commuer la peine - constater que la tienne et la mienne ne se rejoignent pas - stagner dessous - être en deçà - s’époumoner dedans - et à regrets abandonner le dire /
/ écrire pour diviser à la seconde - frapper la touche la lettre - viendra après - la cordelette qui pend tu tires dessus elle casse - tu la reprends - tu te reprends et tu reprends écrire - rigide comme un vieux dictateur fébrile - écrire /
/ écrire pour répéter le mot - on ne sait pas - et si - on ne sait jamais /
/ écrire des griffes des griffures sur les murs - mais ça ne fait pas de bruit - ça devrait - il faudrait - le poids que tu y mets - incapable /
/écrire pour te déraciner - tanguer - de l’autre côté tête en bas - hop la - ce serait risible si seulement /
/ écrire le tableau de bord la nuit quand les lumières rouges te réchauffent
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