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-ENTRE MOI ET LE MONDE, UNE VITRE-
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Par cjeanney dans -ENTRE MOI ET LE MONDE, UNE VITRE- le 1 Octobre 2011 à 14:04
Une ville de charbon mais on ne sait pas laquelle. Sur l'image, pas de visages noircis, de dos assis en rang comme à l’école, les genoux écartés, penchés sur les tapis roulants criblés de blocs noirs, et les doigts au travail suivent le défilement. Jeunes trieurs, jeunes graisseurs, jeunes pousseurs, jeunes gardiens de mules aux yeux très blancs, des figures de minots casqués et gantés (au mieux), chemises trop grandes, pantalons roulés dans les bottes, vestes de cuir trop large ou gilets récupérés des pères des grands-pères des oncles s’ils sont encore vivants, suffit d’avoir 12 ans et une mauvaise casquette. Mais cela se passait trente ans avant Pennsylvania Coal Town (1947) et les machines ventrues à mâchoires de fer, haveuses, chargeuses, sont peut-être assommées de rouille, endormies dans un coin de hangar, tellement impressionnante cette rage placide, dans les roues dentelées et les chenilles, que c’en est un soulagement.
Pennsylvania Coal Town énigmatique.
Sans doute à cause du personnage central, ses pieds blancs presque bleus, son crâne lisse de prototype humain, son geste en désaccord avec son corps, le cou tendu qui ne suit pas les bras, les yeux fixés sur quelque chose qu’on ne voit pas.
L’entre-deux des maisons est une trouée. L’homme y fait face quand les habitations tournent le dos. Ce qu’elles ignorent, nous l’ignorons aussi, mais nous avons sur elles l’avantage des signes inconscients, nos développements de rêves, nos actes manqués et sens cachés. Que mettons-nous dans notre dos en prétendant s’en dégager-? l’amas sauvage, le fouillis des campagnes, le profil des terrils inquiétants, des baraquements, des perspectives planes (terrifiantes, car elles nous rendent minuscules), la lumière franche et apaisante d’une journée d’été qui cesse.
Examiner la maison jaune se fait très vite : c’est la jumelle de la suivante et de sa sœur la précédente ; elle s’en distingue par ses rideaux, sa lampe, son cadre, sa vasque empanachée, n’est habitée que d’effets personnels, aucune silhouette surprise à une fenêtre qu’il aurait peinte à l’improviste. Le seul être vivant se trouve à l’extérieur, et on ne sait pas s’il a été engagé, aide, homme à tout faire, jardinier... (et s’il vivait dans les baraquements, derrière, s’il avait été cet enfant, douze ans à peine, pris en photo avec les autres, la visière cache son regard, sa main au gant mal enfilé, un paletot plus lourd que lui-?)
La trouée est impressionnante (d'ailleurs l'homme ne balaie rien). On peut tout mettre dans ce hors champ, peut-être de là vient ce vertige. Y faire face en remplissant la vue de détails vraisemblables - on chercherait des images, paysages de la périphérie de Pittsburgh -, faire surgir de l'inexploré, entités irréelles, métaphoriques, trouée d'une porte ouverte sur le passé, le futur, l'inconnu, et on ne pourrait plus balayer que le vide car tout serait transfiguré, irrémédiable.
Les dimensions visibles tournoient, des machines de métal effleurent la surface, la lacèrent, elles abiment les vivants au passage. Une trouée s'ouvre dans Pennsylvania Coal Town. L'espace d'une seconde, le peintre et le modèle mesurent la faille et nous préviennent, une injonction discrète : quelque chose nous échappe forcément, et c'est trop grand pour nous, d'une taille inhumaine. Quelque chose de terrible, mécanique, une grande horloge avec mouvement de fond. Des plaques glissantes portent les métropoles, des égratignures sèchent aux poignets des petits, il fait soleil et il fait soir, si peu de temps, et si mal le comprendre.
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Par cjeanney dans -ENTRE MOI ET LE MONDE, UNE VITRE- le 16 Septembre 2011 à 19:53
Il faudrait être capable de remonter le fil jusqu'à se retrouver la première fois devant Nighthawks, revivre cette seconde, la première, on regarde Nighthawks et ça n'est jamais arrivé avant.
Un temps figé sans porte, sortir n’est pas envisageable, la rue déserte vue seulement à travers la vitre, aquarium. La solitude urbaine, les bouches sourdes, les monologues intérieurs, se taire, et même parler équivaut à se taire quand les naufragés ne partagent que la nuit.
Le voir, sans les bouchons et les encombrements, le brouhaha des boîtes de chocolats et des posters, les commentaires et les versions multiples, celle ou R2-D2 gît devant la vitrine, celle des Simpson, de Super Mario ou Batman, celle reconstituée de légos entièrement et l’autre détournée, un M de McDonalds remplace le PHILLIES, la fin d’un épisode de Dead like me, les occasions constantes, les retrouvailles perpétuelles avec ce bar nocturne.
Mais c’est quasiment impossible de retrouver la première fois. D’ailleurs est-ce qu’elle ne prenait pas un raccourci, le chemin d’une copie de copie, une allusion, notre assentiment élargi, nous tous autour du groupe dans la nuit, eux nous veillant, et leur accorder cet emploi de vigies sur une affiche, un décor de salon.
Nighthawks, une icone, un symbole, nous plaçons des jalons régulièrement et l’un d’eux prend soudain valeur d’exemple, il s'éparpille, est repris relu réinventé et diffusé en prospectus, puis se resserre, exemplaire rare, à conserver.
Déclinée comme Marylin par Warhol l’image s'est déplacée, et la texture du lien individuel s'est recouverte de messages simultanés, cacophoniques, tous envoyés dans des directions déroutantes. Et ça n’est pas fini, l’image ensuite papier peint lacéré et visible par transparence lorsqu’on la localise, "Le bistrot aurait été détruit depuis belle lurette, il ne resterait plus que ce triangle grillagé devenu lieu de commémoration du 11 Septembre : des gens y accrochent des petites plaques en souvenir de l’événement", image de mémoires. Cette façon qu'on a de fixer, de s'obstiner quand l'échec est partout, et qu'arrive-t-il au souvenir d'un souvenir sur carte, sous la même punaise, des cris, des secondes perdues.
Peut-être que l’espace d’une seconde on verrait l'inversion-: apparaîtrait alors l’image du bar intact et des décombres interminables autour de lui. Nous serions graves, muets en le gardant, insensibles à la nuit qui s'avance, s'éternise, et nous refuserions de dormir.
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Par cjeanney dans -ENTRE MOI ET LE MONDE, UNE VITRE- le 12 Septembre 2011 à 18:34
Une hypothèse de pliage, c’est du papier. Une maison de carton et il a disposé des meubles à l’intérieur. Il n’attend pas d’enfants qui viendraient s’accouder, ou bien à quatre pattes déplacer les poupées. Il s’est arrangé pour l’espace nécessaire, de la même manière qu’il a pensé à tout, l’éclairage, des ampoules miniatures, et le papier crépon en stores, méticuleux. Ça ressemble à une vraie. Le fond est peint sur un rideau.
Une maquette, c’est le premier étage de la fiction, ensuite elles s’enchâssent toutes, très nombreuses, dur d’en faire l’inventaire.
Les habitants de la maison, une fiction de famille ou de couple, quelques rudiments de français et d’allemand, surtout elle, elle lit beaucoup. Mince de taille, taille la haie, lui répare des objets, pendules et petits mécanismes dans une pièce qu’il appelle son bureau, où il ne supporte pas qu’elle entre. Elle, criant son nom pour le cheesecake du dimanche. Parfois des amis à leur table, certains réguliers mais pas assez pour les connaître entièrement, histoires qu’ils rangent dans des albums, photos, coupures de presse, ou dans des boîtes, un médaillon avec une mèche de cheveux, un livre de poèmes annoté, une passion pour les orchidées, un cousin en prison dont on ne parle pas et une faiblesse pour Lover Man.
Rooms for Tourists, des gens viennent s’installer, une nuit seulement, ou deux, ils veulent visiter la région. Le soir on les invite à raconter ce qui dans leur journée les a frappé ou amusé, certains sont agréables, d’autres très exigeants, c’est un peu éclectique. Eux, du passé et des détails, ils en ont plein les sacs, autour d’une tasse, d’un verre, vous reprendrez bien un peu de I long to try something I never had et ils racontent. Peut-être qu’ils en rajoutent, après tout, de passage, on peut tronquer la vérité et se prétendre baroudeur. Les fictions qu'ils trimbalent passent inaperçues, à elles s'ajoutent celles dont on ne peut rien dire parce qu'ils ne les formulent pas, encore moins à voix haute, des idées un peu désarmantes et subtiles, il y a tellement de place. Tout ça s'empile jusqu'à former une de ces hauteurs.
Maison papier, les meubles à l'intérieur, prêts à servir, le temps d'une seconde impossible. Sur le rideau c'est de la brume, l'immense qui enveloppe les choses trop petites, un univers en expansion. Nous, minuscules poupées, nos maisons agencées si bizarrement étroites, on s'éloigne, ce sont des champs et des montagnes, et des étoiles, bientôt, bien assez tôt nous devenons insignifiants et secs, dispersés sans visages. Le pliage est imperceptible, celui sur le tableau.
Cette hypothèse pousserait dans toutes les directions si on la laissait faire. Heureusement le peintre l'enferme, la signe discrètement, va prendre une autre toile.
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Par cjeanney dans -ENTRE MOI ET LE MONDE, UNE VITRE- le 8 Septembre 2011 à 17:26
Sur la terre ferme ils sont présents, même les invisibles.
Ils ont une fiction à la main qu’ils égrènent en trois phrases ou en roman épique, derrière les portes, les linteaux, les chambranles et toutes les constructions d’usage, ils sont en place. Ils peuvent s’adosser et combiner le quotidien, déplacer des objets, les tenir rêveusement, les frotter, les classer, les tapoter pensifs, comme tout le monde. Ils réarrangent des messages qu’ils ne s’enverront pas ou qu’ils se chuchoteront avec hésitation, « réarrangent », du mot arrangement - à la fois des accommodements, petites suppliques faites au réel, et une orchestration supplémentaire, dissidente. Ils sont des mélodies individuelles, croisées et maintenues par des stores inclinés, la nuit.
Ceci n’est pas une île, ni une terre à donner en spectacle, et c’est bizarre, même incongru de penser ce tableau exposé et vu par des paires d’yeux, plusieurs en même temps, alors qu’il est intime, une confidence.
Ce serait le moment initial. Ramené à cette maison, concentré, bien délimité, au bout de cette rue on s’isole, finalement apte à mieux entendre les souffles.
Si on peut l’exprimer avec des mots alors ce n’était pas la peine de le peindre (ce qu’il aurait dit un jour, mais je n’en trouve plus trace). La seconde de l’écart n’a pas le temps de se moduler en discours, elle doit contempler le visible. La seconde du regret ne se dit rien, circule en figure de passage, tourist.
Le moment d’être seul observateur, à l’écoute des bruits piochés dans les pièces vides, des indices de chocs, de froissements, quand dehors c’est la vie nocturne, hululements et crissements répandus.
La chambre est disponible. Les figures sont disponibles, accueillantes, ni visage ni corps, cela évite de faire face aux reflets et d’entrer en opposition, contradiction d’avec les vivants que nous sommes. La seconde disponible englobe large, et nous ne sommes pas exclus.
La rue est déserte et pourtant nous nous y tenons, la maison est déserte, mais nous savons ceux qui l'occupent. C'est la seconde changée en paradoxe, et on n'a pas fini de l'absorber, ça continue.
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Par cjeanney dans -ENTRE MOI ET LE MONDE, UNE VITRE- le 7 Septembre 2011 à 08:52
Ce serait une seconde dans la nuit chaude sous un ciel lisse.
On prendrait le temps d’y couler et d’en écarter les parois, le temps est élastique, le temps d’échanger des hypothèses à voix haute.
Et si des bras, un coude, un poignet lumineux, un fragment de peau entr’aperçu, si des bras ouvraient des fenêtres, rabattaient des volets ce soir. Ce serait une nuit tranquille, un bruit creux, bruit de bois, qui sonnerait en même temps que les voix onduleraient. Des voix étranges, volume et timbre fluctuants, les phrases chantées en rythme syncopé, énigmatique. Une flopée sonore venue par vagues, éteinte et puis répercutée, s’amenuisant, on les frôlerait, un bain d’éclats diffus autour de nous, le noir, progressivement.
Si la maison, la haute maison verte et blanche, ses yeux des paupières baissées, si la maison était une île. Avec un drapeau planté, Rooms for Tourists, le nom de l’île et sa destination.
Une île solide dans la mer sombre où des bâtiments voguent, ce ne sont pas des maisons tout autour, mais des vaisseaux fantômes, leurs lumières trompeuses, les reflets de la lune ou les lampes oubliées et des naufrages, il n’y a personne.
Cette île en résistance et à contre courant, ses stores protègent les habitants de la lumière, mais c’est la nuit.
Il s’est sûrement garé dans la rue, la voiture au moteur arrêté, il a baissé la vitre, a sorti son carnet d’esquisses pour placer les structures.
Il jette beaucoup de ses croquis, certains ne valent pas la peine, certaines secondes se mélangent trop avec les autres, les faciles, pour qu'on puisse les extraire. Ici, c'est une seconde lumineuse, une pluie sourde de lumières sur l'île surgie du sol.
La lumière coule, les lumières coulent, se rejoignent, celle de la lune, des lampadaires, des lustres, de la peinture à l’huile. La lumière factice de la toile, la lumière fabriquée des ampoules, la lumière recréée à la nage dans l’immensité, réconfortante. L'hypothèse d'une lune.
Il pose son matériel sur le siège passager, tourne la clé, la lumière change déjà.
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Par cjeanney dans -ENTRE MOI ET LE MONDE, UNE VITRE- le 2 Septembre 2011 à 18:19
1912, il marche, c’est un de ses tableaux où j’ai la sensation d’un mouvement, du déplacement chez lui, d'une suite de gestes simples. Il va rejoindre une hauteur, ce jour-là, il marche, il l’anticipe sûrement, et en chemin il se demande où s’arrêter, cet autre endroit qui se présente ou le suivant, quand la rue se dessine un peu mieux, moins penchée, quand la rue se défait de ses murs, s’aplatit, se laisse voir couchée et pacifique.
Des endroits qu’il abandonne, peut-être faute de ne pouvoir s’y installer au calme ? dans un carnet, on retrouverait la suite des croquis successifs, le cheminement en esquisses, il a trente ans. Il est ancré dans l’espace réel sur un pont ou depuis un balcon (mais l'hypothèse d'un pont est la plus vraisemblable). Une balustrade sert à poser un cadre noir, ramassé vers le bas pour ne pas encombrer l’espace. Il la limite de chaque côté, ainsi la sensation qu’il pourrait se pencher existe.
Bien sûr que tout est existe et que tout est possible, ce pays qui veut ça, de l’american way dans de l’american village. Il peut bien essayer de traiter les volumes comme il l’a fait avec Paris - ces bâtiments assis, les basiliques, les ponts, leur lourdeur historique qui les rend vagues, vaguement moisis, doucement pontifiants, toute l’admiration qu’il leur porte, les arches rouges suivies du doigt respectueusement - mais il est ici maintenant et il regarde en bas. Il dessine différemment.
On ne peut pas immobiliser les voitures, elles sont floues. On ne peut pas immobiliser les rues.
Cette année-là, en janvier, à Lawrence, on n’a pas pu immobiliser les femmes, la grève, les écriteaux brandis, Bien sûr, nous voulons du pain. Mais nous voulons aussi des roses, même quand l’une d’entre elles, Anna Lopezzi, est abattue par un gendarme, Bread, and Roses Too, même lorsque le jeune John Ramy, un musicien, armé seulement d’un instrument (je n’ai pas retrouvé lequel), meurt transpercé d’un coup de baïonnette, on ne peut pas immobiliser les foules, les désirs de justice, les hécatombes. Ni cette rue en phase de transformation. Où est-elle aujourd’hui, et quelle quantité de béton et de vitres pour la rendre solide-?
La rue d’American village, peinte en plongée, sent encore la campagne et la terre et se sépare en deux, donne le choix (certains parlent de la nostalgie d'une époque révolue, on pourrait, au bout de la rue, s'enfoncer à travers des espaces indescriptibles, les grands, il suffirait de marcher très longtemps, ou d'avoir un cheval. On pourrait aussi chercher l'or, la ferraille, les bruits se répandent partout, partout des rails, des forages et des mines. Peut-être que dans un pays neuf on est forcé de prendre une direction). Mais tout est flou et on dirait qu'il neige, et l'objet le plus dur semble une enseigne en cuivre, brillante comme une alliance. Un décor, un klaxon géant qui indiquerait aux rares chauffeurs de Ford T qu'ils peuvent entrer ? (j'extrapole). Ou la forme arrondie d'un cor, suspendu, peut-être la façade d'un magasin de musique et John Ramy réapparait brièvement.
C'est une seconde insaisissable, ce qui arrive quand l'image n'est pas nette, on a à peine le temps de crayonner l'emplacement des voitures sur la route qu'elles sont déjà parties. On a à peine le temps de se crayonner soi qu'on a déjà changé et on observe les mutations extérieures, elles résonnent parmi les siennes propres, il a trente ans. Il marche, il redescend, son matériel à la main.
Une seconde échappée en hauteur, il ne peut y rester très longtemps. Redescendre à cause des figures, peut-être qu'il a besoin de les voir proches, de se tenir à elles fermement, les placer dans des boîtes ouvertes pour en observer l'équilibre, si ça tangue. Plus tard et plus âgé, besoin de s'en défaire, les écarter, ces figures d'hommes de femmes, de les placer hors champ, n'en garder que la trame invisible dans une fenêtre ensoleillée, que les yeux. En attendant, depuis là-haut, il y a la vue.
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Par cjeanney dans -ENTRE MOI ET LE MONDE, UNE VITRE- le 29 Août 2011 à 16:29
C’est le soir. N’a été exposé qu’une fois et regardé bizarrement, l’œil qu’on lance à une silhouette tordue, un infirme.
A ensuite été vu en vitre. Sur elle des reflets de Manet, Degas, Toulouse-Lautrec, Watteau et Van Dongen, comme s’il avait peint sa table de chevet, avec des volumes de peintres qu’il aime dessus.
Interprété en métaphore, l’artiste, sa place en société (l’artiste c’est ce clown triste au centre, les yeux lourds, qu’on regarde en-dessous, de la réprobation peut-être, au moins de l’ignorance, quelle idée cette blancheur aveuglante, singulière, on a beau dire, ces gens-là ne sont pas comme nous, veulent se mêler aux autres, qu’est-ce qu’ils espèrent).
Inspiré par les soirs bleus d’été de Sensation, une femme avec de la bohême à cette terrasse, un poème qui passe.
Inclassable, grand format étiré, œuvre de jeunesse, place à part, unique. Tant de gens et si peu de décor (alors qu’il expose en même temps New York Corner, la balance inversée, la construction prenant l’ascendant sur les passants informes).
Tout cela, c’est déjà une histoire étrange.
Le goût des choses cachées, de comment elles se superposent, partent du sol et puis remontent : un premier rideau d’objets bas, table, robe et dossiers de chaise, puis un rideau de personnages assis et orientés obliques, ensuite une balustrade blanche, neutre et calme, pour que passe la femme debout. Derrière elle c’est un ruban large, couverture déroulée d’horizon. Et des lampions qu’on ne sait pas placer, sans doute là, au-dessus des têtes. C’est comme ce poteau vertical, en faire quoi ? il perturbe, on ne peut rien résumer d’un mot en regardant le tout, un mot comme solitude, mélancolie, ceux qui vont si bien à Hopper. On ne peut pas résumer d’un lieu, comme New York Corner, car ce n’est pas vraiment un lieu, plutôt une conversation, les paroles brouillées se chevauchent, on a du mal à discerner d’où viennent les voix et ce qu’elles disent, un peu comme tous ces commentaires, Van Dongen, l’artiste, Rimbaud et tous ces gens qui cohabitent pratiquement sans se regarder. On serait embarqué, bousculé, dites, le Soir bleu, qu’est-ce que vous en pensez, mais avant ça, prenez une table et venez-vous asseoir, des épaulettes, une carafe brillante, des cigarettes, une prostituée, un maquereau et des bourgeois qui s’encanaillent, un Gilles échoué comme une épave là, au milieu, alors, vous, ça vous dit quelque chose ?
Trop de bruits, ça criaille – très mal reçu par la critique - alors lui, il le range. Lui, l’auteur, il a le droit de ne plus l’exposer. Ensuite on ne sait pas ce qui arrive, Soir bleu peut-être posé contre un mur, recouvert, emballé, papier et ficelle nouée, entreposé, muselé, forcé de chuchoter, éteint-?
Je suis têtue, je tiens à mon idée de seconde échappée, de durée exacte peinte par Hopper, et je m’en voudrais d’avoir tort (têtue et un peu fière sûrement).
Je pourrais falsifier, dire cette seconde tenue dans le port de la femme, ils pensent que c’est une prostituée mais c’est d’une allure de princesse qu’elle avance, de déesse, une déesse des rues qui va incognito. Ou la seconde pointée dans la tête du clown si lasse. Je pourrais raconter des sornettes sur le temps arrêté aux terrasses des cafés, le soir.
Mais il se trouve que ce tableau n’est pas comme les autres, et ne peint pas une seconde, pas une seconde précise qui n’en amène pas d’autres, écartée de l’instant, bulle en lévitation et en dehors des empilements.
Alors, comme j’aime avoir raison, je crois que l'écart se situe dans les mains qui font naître, c’est possible. Que lui ait lancé la seconde, l'ait rattrapée juste avant qu’elle ne meure, et couverte pour la remplir d’un capharnaüm de rideaux et de vies étagées et baroques, et des lampions qui flottent. Un réprouvé et une divinité, des silhouettes sombres qui méditent, un cadre coupé entièrement d'un poteau raide comme la mort. Une seconde de tragédie.
Ça fait beaucoup de bruits une tragédie, est-ce qu'ils ont tous la bouche fermée pour mieux l'entendre-?
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Par cjeanney dans -ENTRE MOI ET LE MONDE, UNE VITRE- le 27 Août 2011 à 15:22
Cette seconde-là est épinglée précisément au titre. Peut-être que c’est mieux le matin tôt, quand il n’y a personne, que c’est plus simple pour voir les gens.
On les voit, leurs traces, leurs dégoûts, leur façon de se rassurer. Ils aplatissent des chemins le long de forces impénétrables - pans très sombres, et puis cette torpeur à force d’enjamber les branches, on doit forer la vue suivante à travers feuilles, on ne peut pas respirer sans lumière.
Ils blanchissent leurs murs à colonnades fines. Les marches sont balayées et les vitres lavées, séchées, frottées à grands coups de bras circulaires. Ils examinent les vitrines, depuis dedans, depuis dehors, et c’est tout un agencement qui ne doit pas heurter les yeux, mais doit les arrêter quand même. Ils arrangent des équilibres.
Des étagères et une horloge à balancier, des triangles bleutés pointes en l’air. Un store qui refuse qu'entre de la lumière, qu’est-ce qui se cache sous la forêt en symétrie ? Quand il n’y a personne, on voit mieux ce qui est mystérieux.
Et puis on peut jouer la distance envers cette construction : si elle écrase l’autre, l’homme est vainqueur, si elle est vide, l’homme n’est pas nécessaire, si elle pose des questions elle est équivalente, car l’autre en pose aussi. Ou sentir des attaches dans les échanges répétés entre la forêt et les murs, ceux qui dorment et celui qui s’arrête pour peindre.
Il a soixante-six ans, ce n’est pas une œuvre de jeunesse. Est-ce que c’est vraiment un tableau, visible au Whitney Museum of American Art ? ou une proposition d’équation, un axiome essayé, une tentative de dosage juste. Peindre une sagesse, comme on peindrait une nature morte ou une icône, remplie d'incertitudes (à cause de ça que ses personnages vont blêmes, démunis-?).
Il n'y aurait pas de réponse à apporter à cette seconde. Il le dirait à sa manière, délicatement, sans nous causer trop de chagrin, car il ne veut heurter personne, c'est déjà assez dur, il pense. Alors il se concentre, et le gris fait l'ombre sur le mur.
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Par cjeanney dans -ENTRE MOI ET LE MONDE, UNE VITRE- le 24 Août 2011 à 14:44
En 1939, l’année de New York Movie, c’est la sortie d'Autant en emporte le vent, de La chevauchée fantastique, du Magicien d’Oz, et l’imaginaire collectif avale tout, archétypes, tragédies, contes, fantaisies... C’est peut-être l’une d’entre elles sur l’écran, Greta Garbo dans Ninotchka et son rire, Nina Ivanovna Yakouchova à Paris qui s’intéresse à la Tour Effel in a technical stand point.
Une ouvreuse, prise dans la lumière, et les lampes efficaces cette fois mais c’est logique, dans ce rêve de salle obscure.
La rue bruyante, ses bruits assourdis, ou refoulés derrière l’entrée silencieuse du cinéma. À l’étage, des photos en noir et blanc, certaines avec des autographes, un bandeau rouge placé en travers d’un panneau cartonné fait la réclame pour ce soir, rappelle l’heure, et une autre femme, peut-être plus âgée, derrière sa guérite, sur les genoux un ouvrage qu’elle réserve au temps entre parenthèses des séances, qu’elle posera pour vendre des tickets si vient un retardataire, seule elle aussi, et peut-être qu’elle aussi pense.
Rêve de cinéma, des rêves, beaucoup de rêves venus se regrouper ici, bien à l’abri, ce serait une propriété que ce lieu possèderait, comme la flexibilité pour les saules ou ces mouvements d’air qu’on étudie, le vent rabat toujours les feuilles mortes au même endroit, cette salle, un endroit propice pour retrouver des rêves dispersés.
Rêves de foules devant les stars que la MGM, la Columbia fabriquent, et aussi sous les doigts d’une costumière, addictions à l’alcool, tentatives de suicide et d’autres rêves de séjours dans des maisons de repos, rêves de gloire, lisses, des rêves d’ailleurs, tous rêvent. Ceux projetés en grand autant que le public, indistinct, une oreille, un vague profil, des ombres, des songes de spectateurs.
Elle rêve, oubliée sous son uniforme, la belle rayure rouge sur le pantalon droit bleu nuit. Elle est une pièce de machinerie à l’arrêt, un levier, ses jambes tendues comme deux bâtons, une coquille, le costume l’aide à tenir debout contre le mur, une ouvreuse. Elle ouvre, ouvre et oriente les rêves pour ceux qui descendent l’escalier et échappent à la ville, mais qui s’occupe des siens, elle attend, belle, scintillante.
Sa place en bas, dans les coulisses, et peut-être que la peindre rétablit l’équilibre, répare une injustice ? une simple ouvreuse on stage, les rideaux rouges du théâtre, moteur, action, sa grande scène tragique, monologue de la femme ignorée, la fiction est partout, il suffirait que le public regarde.
Ou la fiction n’existe pas et les rêves décrivent la vie : elle est la solitude et la mélancolie, l’extrême tristesse, à l’écart, l’indifférence des passants, anonyme, recluse sous une lumière feinte pendant que la vie brasse et se brasse dans la ville au-dessus, la ville dans la salle, la ville sur l’écran, dos au mur, recroquevillée intérieurement dans son exil, et c’est réel, matériel, une pointe enfoncée dans le coeur, une tragédie banale. Nos rêves ne nous sauvent pas.
Ou ce serait une seconde pour nous alerter : nous, partout dans la salle à notre place, assis et ignorants dans la pénombre, douloureux et adossés au mur, racontés sur un écran factice, sous une rue bruyante que nous ne voyons pas, forcés de rêver en même temps, et nos songes nous séparent.
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Par cjeanney dans -ENTRE MOI ET LE MONDE, UNE VITRE- le 23 Août 2011 à 12:55
Des Truro, il y en a plusieurs, Massachussetts, Iowa, Cornouailles, Nouvelle Ecosse, et sûrement d’autres inscrits dans d’autres lieux, j’ai cherché. Comme New York se trouve à distance raisonnable, j’en déduis hâtivement que le premier Truro entre dans cette histoire, mais je ne sais rien. Je trouve sur internet des images, des églises et des tours, l’intérieur d’une salle des fêtes, des chaises vides alignées, une remise de trophée, une pelleteuse, un orgue, des chaussures, une chorale et des chambres d’hôtel, un petit phare, une plage (Cape Cod s’est infiltré).
Je cherche à embarquer un chargement d’histoires sous cette histoire, celles des trains nord-américains, avec ses distances, recouvertes, écrasées de vacarme, la musique née sous les sursauts, jonctions et relevés topographiques, les bisons, des silhouettes fauchées sur les rails, des doigts coupés, des chaînes de prisonniers, et observer à l’horizon les cavaliers dans le soleil des films en technicolor.
Peut-être que regarder Freight Car at Truro en face n’est pas si simple, qu’on a besoin de faire le point avec d’autres images, qu'on les appelle, qu’on voudrait diluer Freight Car at Truro grâce à elles, ce que l’on fait pour les boissons trop fortes. Qu’on préfèrerait voir sans voir et réduire à une esthétique, et puis passer à autre chose et continuer.
La construction triangulaire, la masse inclinée vers le mât et l’horizontale fatidique, racontent bien ce qui échappe, brûle les doigts, et le wagon est vide, la seconde étirée au maximum. Ça tourbillonne sèchement, le sol cède, à l’avant, à l’arrière, dans la végétation, on pourrait voir des restes de magma refroidis et colorés bizarrement, maquillés en plantes vivaces.
De la désolation dans la fraîcheur. De la rouille et des plaques de métal pourrissent sous un ciel propre, si propre qu’il a l’air neuf. La lumière suit la piste, elle est rapide et franche, éclabousse le talus mais le wagon décline, son ombre le tire vers le bas, il penche, penche, penchera, sa chute n’est pas près de finir, elle continue, le nombre d’étages qu’elle traverse, ce wagon n’est pas un wagon, c’est une main ouverte qui glisse sans s’accrocher, une main qui renonce.
Les échelles et les roues inutiles, la paroi coulissante n'enferme pas de matériel ni de voyageur poussiéreux, ni le folklore rattaché à un temps précis, rien qui ne soit évaporé, ce qu'on a envie de remplir avec le plus d'images possibles, car finalement, la place à l'intérieur y est, vacante et dessinée. Secrète. Qui saura ce qui tombe, en soi, les voyages perdus et avortés, les voyages impossibles, les voyages terminés, les voyages comme des personnes disparues.
Truro est une destination et il y en a plusieurs.
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