• Juliette Zara, dans Les ascenseurs

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    Les ascenseurs


    Tu verras ce que je t'ai promis. Ce lieu étourdi où on se laisse aller glissade obligatoire
    ou ta tête
    serrée dans un étau tacheté de rouille ces zones rugueuses et boursouflées toutes les nuances de l'ocre au brun au noir et cette poussière un peu grasse métallifère qui s'accroche
    à tes doigts
    tu t'en sers pour tracer sur le mur les graffiti de ta révolte c'est pas une vie c'est pas une vie et tu lui refais le portrait à cette affiche tu lui dessines une moustache tu lui crèves un œil tu lui arraches des dents. Et puis tu prendras l'ascenseur. Tu sentiras
    sous tes pieds
    le ballet invisible et vertical de tous les ascenseurs ceux qui montent ceux qui descendent les omnibus et les directs et puis un jour tu en auras assez les portes s'ouvriront quel étage, monsieur, madame, mademoiselle ? Je suis partie sans t'attendre. C'est le 7e étage pour
    tes yeux
    mais pour ton cœur écœuré on est déjà au ciel le dernier étage où on ne va jamais assieds-toi tu verras je ne t'ai pas menti tu verras. Regarde tous ces couloirs en étoile toutes ces portes ouvertes ou fermées toutes ces chambres tous ces lits tous ces corps invisibles juste des draps on les devine juste des pieds on refuse d'imaginer leur visage. J'ai vu
    ton visage
    et tes larmes et la vue du 7e étage par cette baie aux multiples épaisseurs une fenêtre qui semble ne s'ouvrir que sur une autre fenêtre qui ne s'ouvre pas et dehors tu t'assieds tu verras j'ai pris
    ta main
    pour t'emmener loin je ne veux pas t'oublier mais oui tu m'as dit bien sûr je ne t'attendrai pas je ne sais plus. Je crois que j'ai oublié quelque chose. Dans l'ascenseur peut-être. Devant cette affiche que quelqu'un a défigurée. Je t'en prie, je ne sais plus. Parle-moi. Raconte-moi. Je vais oublier. Je te vois encore au 7e étage et la vue par la fenêtre aussi. Et la rouille et
    ta peau
    desséchée ici il fait chaud pas d'eau plus d'eau sauf tes larmes tu pourrais boire tes larmes. Je sais je t'ai promis. Je te dirai tout. Tu sauras tout. Tu connaîtras l'étage et l'ascenseur et l'apesanteur. Promets-moi d'agiter ta main, je saurai que tu as atteint ta destination. Je m'assiérai et je t'attendrai au centre de l'étoile devant les ascenseurs.

     

    Juliette Zara

     

    ce qu'ils disent
















    Nicolas De Staël, Les Toits








    Premier vendredi du mois (et premier jour de l'année), c'est l'occasion du premier vase communicant de 2010 : deux bloggueurs échangent leurs places le temps d'un billet. Ecrire chez l'autre, c'est investir un autre espace et se laisser porter par lui. Aujourd'hui, c'est Juliette Zara d'Enfantissages qui (après Brigitte Célérier, après Anne Savelli) offre à tentatives ce texte d'une grande force, et prend ma place comme je prends la sienne...

    D'autres vases communicants ce jour :



    Futiles et graves (Anthony Poiraudeau) et
     Paumée (Brigitte Célérier),

    Tiers Livre (François Bon) et
    Ce métier de dormir (Marc Pautrel),

    Petite Racine (Cécile Portier) et
    Abadôn (Michèle Dujardin), 


    C'était demain
    (Dominique Boudou) et
    Biffures chroniques (Anna de Sandre),

    Terres... (Daniel Bourrion) et
    Journal Contretemps (Arnaud Maïsetti),

    Le blog à Luc (Luc Lamy) et
    Frédérique Martin,

    Liminaire (Pierre Ménard) et
    Jours ouvrables (Jean Prod'hom),

    Pendant le weekend (Hélène Clémente) et
     Oreille culinaire (Isabelle Rozenbaum).


    Les beautés de Montréal (Pierre Chantelois) et
    L'oeil ne se voit pas lui-même (Hervé Jeanney)

    Mo(t)saïques (JEA) et
    L'arbre à Palabres (Zoë Lucider)




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    « seulement hierc'était la nuit »

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  • Commentaires

    1
    koukiserecouche
    Vendredi 1er Janvier 2010 à 11:17
    Ce texte me renvoie à une angoisse sourde où je tourne en rond comme un animal. Assise à attendre devant les ascenseurs est plus doux et c'est ce que je vais faire aussi.
    2
    Vendredi 1er Janvier 2010 à 11:25
    J'aime, Juliette, quand tu fais aussi des textes longs. Haruki Murakami a une scène d'ascenseur au début d'un de ses livres que j'aime beaucoup également.
    3
    Vendredi 1er Janvier 2010 à 13:14
    angoisse oui, mais la tendresse avec laquelle on s'aide
    4
    Vendredi 1er Janvier 2010 à 14:03
    Vous êtes un écrivain, mais on vous l'aura sûrement déjà dit.
    5
    Vendredi 1er Janvier 2010 à 15:57
    Enfantissages
    Kouki, oui, je comprends, mieux vaut parfois être attendre l'ascenseur qu'être enfermé dedans...

    Anna, encore un auteur à découvrir... :-)

    Brigetoun, la tendresse est là, contente que vous l'ayez perçue.

    Dominique, merci pour ce magnifique compliment, je l'emporte pour qu'il m'accompagne tous les jours de cette année qui commence.
    6
    Vendredi 1er Janvier 2010 à 17:26
    Nous sortons de votre registre habituel Enfantissages/juliette. Vous êtes une petite cachotière, dites-moi. Bonne année et la réalisation de vos rêves (je vois bien que vous en avez).
    7
    Vendredi 1er Janvier 2010 à 23:08
    Pourvu que Jeanne ne monte pas en même temps...
    8
    Samedi 2 Janvier 2010 à 23:40
    C'est un texte admirable. J'aime beaucoup ces phrases qui changent de point d'appui en avançant, et qui nous prennent dans un tourbillon.
    9
    Lundi 4 Janvier 2010 à 22:32
    Enfantissages
    Frédérique, je ne crois pas être vraiment sortie de mon registre habituel, juste avoir peut-être commencé à explorer une forme un peu différente. Merci pour vos bon voeux!

    Luc, qui donc est Jeanne?

    Anthony, contente de lire que ce texte t'a plu!

    Christine, tu as aussi quelques jolis commentaires qui sont arrivés depuis l'autre jour :-)
    10
    Jeudi 7 Janvier 2010 à 09:31
    je découvre avec retard et à la faveur d'une maladie qui me retient au lit face à mon ordi ce très beau texte, l'année commence bien pour juliette.
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