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Kouki Rossi dans l'heure des vêpres -Vase communicant de décembre-
Par cjeanney dans -CE QU'ILS DISENT- le 2 Décembre 2010 à 13:43«(...) pourquoi ne pas imaginer, le 1er vendredi de chaque mois, une sorte d’échange généralisé, chacun écrivant chez un autre ? Suis sûr qu’on y découvrirait des nouveaux sites (...)».
François Bon et Scriptopolis
ont lancé l’idée des Vases Communicants.
ce jour, échange entre ici et Kouki Rossi de KOUKISTORIES, des histoires de rien du tout avant que des vagues ne les emportent, le blog à la caravane où ça voyage en textes bruts, forts, mélopées poétiques, refrains inattendus et photos étrangement belles qu'on dirait volées à des entités mystérieuses.L'heure des vêpres
L’enfant, coudes collés à la nappe en plastique, n’en perd pas une miette.
D’abord les lunettes qui forcent le respect ordinaire. Grand-Mère les enlève et perd son air têtu.
Plus vulnérable, elle se penche sur l’évier, remplit une tasse ébréchée et fait rouler une gorgée d’eau entre ses joues. Elle jette deux grosses pastilles qui font des remous dans le récipient, puis le dentier petit navire ; la fillette battrait presque des mains.
Grand-Mère s’en prend maintenant au chignon parfait. D’un filet délicat sortent comme d’un chapeau claque, peignes courbés, épingles, barrettes d’écaille, élastique à crochet, un coussin de cheveux de nylon, tout un attirail qu’elle dépose en chirurgien sous le fenestron, près du récipient où s’ébroue la trentaine de dents aux gencives framboise.
Tombent alors en bas des omoplates de longs fils poivre sel, et la fente des yeux étire dessous un trou qui veut sourire. Elle défait pièce par pièce son uniforme, désamorce les courtes bretelles attachées à la culotte, roule les bas en s’amenuisant, rendue flottante dans une combinaison à jours saumon.
Ablutions.
Devant le miroir qui gondole et réfléchit son nouveau visage, elle disparaît dans une tunique de coton, dos tourné à la petite attablée aux silences.
En place de l’austère mamie, une indienne lunaire noue sa maigre chevelure dans le cordon de cuir qui pend le jour à la crémone.
Mon-petit-or-il-est-temps-de-monter-te-coucher,
Les sons élimés cahotent du fil des lèvres sans émail
et l’enfant chuchote
Anou-tishou-shawani-d’abord-à-toi
Sans crainte elle prend sa nouvelle idole par la main et elles s’acheminent vers l’alcôve sacrée où s’épate la fameuse bombance, l’édredon qui en appelle aux plongeons
Pas-sur-le-lit-tu-vas-m’écraser-les-duvets
La meringue de plumes parée de tissages exhale le schnaps, l’eau de mélisse et les onguents musqués dont la vieille dame se frotte la poitrine par les nuits oppressantes. C’est une planète aux oreillers joufflus, volantés, ruchés, smockés, brodés, quiltés, une chasse gardée. Un ventre d’amidon que l’on rêve de trouer.
L’aïeule soulève un nombre d’or de couches ouatées avant de s’assoir au bord du lit. Entonne une prière juvénile et triste qui fait se retourner la petite fille pour voir qui est venu.
Elle prie : Bon Dieu rends-moi croyante, montre-moi ton ciel, donne-nous la paix, protège les miens.
L’enfant ne doute pas que les messages arriveront à l’intéressé, se presse d’opiner pour que cesse la litanie et revienne une paix familière. La mort rôde.
Finalement, Grand-Mère relève un visage lissé. Lui pose un baiser sur la tempe, la serre entre ses bras. Un petit peu trop fort.
Elle engouffre ses pieds pâles puis sa robe de nuit dans l’igloo.
Couche sa tête sur le coussin, imprimant un creux parfait.
Bonne-nuit-Blanche-Neige
Kouki Rossi
qui prend ma place comme je prends la sienne ce jour.
Autres vases de décembre, tous récoltés par Brigitte Célérier :
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Tags : petit, jour, prend, vas, rossi
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Commentaires
douceur étouffante de la plume...
Mille éclats, mille miettes de lumières et d'ombres... Ce coucher n'est pas le dernier, n'est pas le dernier, il y en aura d'autres... combien? ... Mais où dort la petite? ... Magnifique, Kouki! Magnifique!
Parmi tes meilleurs...
Et c'est pas peu de le dire...
Les trisaïeux me sont revenus comme des gifles au temps !
tant et si bien que dans l'étreinte, me reviennent les baisers de la mienne, de grand-mère ...
Joli, j'avais envie de sauter sur l'édredon moelleux là !
euh vous avez tous décidé que oui décidément je devais appeler ma grand-mère ce soir parce que oui c'est vrai ça doit bien faire deux mois etc ok je le fais vous avez gagné
bel échange, efficace !
mais tout de même, dites-moi, sérieusement, y'avait un thème, quelque chose autour de l'hiver et de la vieillesse, j'ai zappé quelque chose là non ?
Somptueuse description de la transformation de cette femme et de son lit dans lequel on rêverait de s'allonger. Petite musique de nuit, nostalgique et un peu effrayante, un texte en équilibre permanent.
De l'igloo, éventée sous l'édredon, cette odeur de vanille.
10Isabelle C.Vendredi 3 Décembre 2010 à 19:20Prouesse de tendresse ! Très beau.
"Grand-Mère les enlève et perd son air têtu." etc. T'es en forme, ça plus ton poème aux Etats Civils, tu te bonifies moi je dis.
@Brigetoun : c'est vrai :)
@Cécile : bien trouvé l'étouffement et la plume
@Depluloin : la petite ne dort pas, elle ne fait que rêver sûrement ... :)
@Luuuuc : oh, pas te faire mal :)
@katferaille : alors c'est gagné :)
@Christophe : t'as vu ? Toi aussi ?!
@Juliette M : Ah, dites lui bonjour de notre part ... Et oui, sur l'idée d'un thème commun et des grands-mères sommes parties.
@Frédérique M : merci pour cette jolie tournure Frédérique
@GilbertPinna : un délice alors, là !
@Zaza : Oh merci le Zaz ... :)
@AdS : ouf, ben alors là, je bouge plus ... sauf pour ... :)
t'es tombée sur le bout de phrase qui m'a tannée tiens !
13CorypheeSamedi 4 Décembre 2010 à 21:15Nudité tendre de la vieille.
"montre moi ton ciel" - très drôle! charmant au moins.
J'arrive après le déluge... pardon!
14Michèle PambrunJeudi 9 Décembre 2010 à 17:30J'arrive aussi après le déluge, mais y a pas d'heure pour dire le bonheur. Ma petite grand-mère exactement dans ce texte et le temps aboli. Merci Kouki.
@Aléna : joli ce "nudité tendre" merci :)
@Michèle : oups vous ai vue et suis ravie merci :)
les vases restent vivants après leur heure d'un vendredi / il est temps de vous lire / comment ramasser au creux des lamelles de mémoire la poudre qui reste / comment laisser monter du fond les miettes tombées / comment bâtir le récit avec brume d'impalpable / et laisser écriture ajouter se propres pépites au gré des signes / la mort rôde chez les vieillards avec pour certains la longue tresse d'amour comme l'indienne lunaire pour l'enfant petit-or /
merci
Maryse bonsoir,
votre commentaire est un autre poème. Je vous remercie de ces mots qui continuent au plus près ce que j'ai tenté de dire. L'indienne et sa tresse m'ont fait ce cadeau. Et la mort le messager.
Encore merci vraiment.
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on en rêve d'une aïeule pareille