• Latife Tekin, dans Meydan La Place




    Latife Tekin, dans Meydan la place


    [...]


    "En tout dernier lieu j’aimerais vous envoyer le manifeste que j’avais rédigé du temps où j’étais encore anarchiste de l’amour.


    1. Tu oublieras tous les livres que tu as lus, toutes les photos que tu as prises, tous les dessins que tu as faits
    2. Tu oublieras ton nom, ton passé, ton futur, ce que tu as écrit, ce que tu vas écrire
    3. Tu oublieras les rêves de ton enfance, les noms d’arbres que tu connais, pourquoi la terre se décompose, à quelle saison il pleut le plus
    4. Tu oublieras le chemin qui mène à la cabane en bois, les villages aux bords des eaux, les pages de cahiers qui se déchirent
    5. Tu oublieras les îles où tu voulais te rendre, les maisons que tu as détruites, la guitare cassée, les bûches que tu as empilées, les rêves que tu as imaginés, les oiseaux que tu as connus, la vie des fourmis, tous les visages que tu as aimés
    6. Tu oublieras les corps que tu as visités, les pays que tu as traversés, les mers où tu as nagé, les terres que tu as desséchées, les arbres que tu as plantés, les jardins que tu as arrosés, les visages d’enfants que tu as caressés, les chats que tu as griffés
    7. Tu oublieras les incendies que tu as éteints, les étangs qui ont débordé, les nuits blanches que tu as passées à danser, les matins où tu t’es réveillée en sueur gémissant le nom de ton bien-aimé
    8. Tu oublieras ce que je t’ai écrit, ce que je t’ai caché, les cadeaux que tu n’as pas reçus, ce que tu as donné, les jours où tu as couru sous les cris, les traces de poing sur le mur, ton corps broyé, la personne inconsciente étalée dans les toilettes
    9. Tu oublieras les héros de contes de fées qui brûlent au pays des glaces, les clowns, les dauphins, les écureuils qui s’échappent de tes mains, les écrits qui ont disparu sous les flammes
    10. Tu oublieras que ton enfance est un pays des rêves, que la jeunesse est piégée entre les murs, les moments où tu t’es envolée vers le ciel avec ta voiture, les chambres en blanc où tu t’es endormie

    Il n’y a qu’une seule chose que tu ne vas pas oublier. Et cela, je ne vais
    pas te le dire."

    [...]

     

    Latife Tekin

    dans Unutma bahçesi / Le jardin de l'oubli

    traduction de Canan Marasligil

    extrait de Meydan La Place, anthologie d'auteurs contemporains turcs

    ~> Meydan La Place sur Publie.net

    ~> Le site de Meydan La Place

     

     

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  • Commentaires

    1
    Dimanche 18 Mars 2012 à 12:40
    rene chabriere

    Bel extrait...

     

    cela  me  fait penser  à "Eldorado",  le  roman  de Laurent Gaudé,  éditions  actes/sud, que je suis  en train de lire...

    sur l'exil, l'expatriation, les boat people...  

    2
    Dimanche 18 Mars 2012 à 13:47

    Merci de votre passage et des échos :-)

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